Un frémissement d'émotion agitait la jeune femme. Son regard tomba sur le livre d'heures posé sur la table à côté d'elle, un vieux volume dans lequel avant elle avaient prié plusieurs dames de Subrans. Elle l'ouvrit et prit entre ses doigts une image peinte pour elle par Gabriel des Forcils. Au verso étaient inscrits ces mots: "A ma chère petite amie Lise de Subrans. — Son tout dévoué en Notre-Seigneur: Gabriel."

Au recto, sous une croix lumineuse entourée de lis et de violettes, de fines lettres d'or redisaient la parole consolatrice: "Qui sème dans les larmes moissonnera dans l'allégresse."

— Gabriel, priez pour que le Seigneur miséricordieux fasse retomber mes larmes sur cette âme, pour l'adoucir et l'amener à lui!" murmura la jeune femme.

A ce moment, on frappa à la porte. Lise ne put réprimer un sursaut en voyant apparaître Varvara.

— Pardonnez-moi de vous déranger! Mais un malheureux sollicite votre présence. Voici de quoi il s'agit: Ivan Borgueff, le sommelier, s'étant enivré hier, le fait a été porté à la connaissance du prince Ormanoff, qui lui a fait signifier son congé immédiat. Le pauvre homme — un très ancien serviteur — s'en est trouvé si saisi qu'il a été frappé d'une congestion. D'après le docteur Vaguédine, il n'a guère que deux ou trois jours à vivre. J'ai été le voir tout à l'heure. Sa langue est embarrassée, mais il a pu m'expliquer qu'il souhaitait vous parler.

— A moi! dit Lise avec surprise. Je ne connais pas du tout ce pauvre homme, cependant.

— Il prétend avoir un fait de grande importance à vous révéler. Agissez, du reste, comme bon vous semblera. Mais il me semble que la charité exigerait que vous répondissiez à l'appel de ce malheureux.

— En effet. Voulez-vous me montrer le chemin, Varvara?

Tout en suivant Mlle Dougloff, Lise se sentait fort intriguée. Que pouvait donc lui vouloir ce serviteur, qu'elle ne se souvenait pas même avoir aperçu, la domesticité étant si nombreuse à Kultow?

Varvara la laissa à la porte de la chambre d'Ivan. Le sommelier, un septuagénaire la veille encore alerte et vigoureux, était étendu sans mouvement sur son lit. A l'entrée de la jeune princesse, ses yeux voilés parurent reprendre un peu de vie, une de ses mains, moins atteinte que l'autre par la paralysée, se leva légèrement…