Cette atmosphère de sympathie éveillait en Isabelle une sensation de bonheur inconnue jusque-là, et qui se trahissait par la vivacité gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus fréquent—ce sourire si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait cependant au délicat visage de la jeune fille un charme très particulier… Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle… oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrême intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amassées sur eux et sortaient de la tombe si bien close.
Régine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de fruits. Gabriel s'élança vers elle pour l'en débarrasser et ils échangèrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout à son office d'échanson. Une même joie, plus recueillie chez Régine, rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies… M. Arlys abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers lui et alla s'asseoir près de la table du goûter autour de laquelle rôdait Valentine, entièrement éveillée maintenant. Ses petits doigts agiles saisirent tout à coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle demanda d'un ton câlin:
—Donne-moi un gâteau, Belle?
La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais celle-ci fit un signe négatif.
—As-tu donc oublié, Valentine, que tu as été extrêmement désobéissante ce matin et que je t'ai privée de gâteaux pour la journée?… Ne lui donnez rien, Isabelle, je vous en prie.
Valentine enfonça ses petits poings dans ses yeux et éclata en sanglots convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement émue de ce chagrin d'enfant.
—Vous n'intercédez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit
Gabriel qui la considérait discrètement.
—Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! répondit-elle d'un ton de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et… il faut bien la punir, quoi qu'il en coûte, n'est-ce pas?
—Certainement, mais beaucoup de mères et de soeurs n'ont pas ce courage et aiment trop—ou mal—ces petits êtres.
Tandis qu'elle s'éloignait vers le groupe formé par M. Brennier et les enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant: