La jeune fille était demeurée appuyée à la balustrade, le regard toujours fixé sur l'allée devant elle. Sortant de son immobilité, elle se redressa et fit quelques pas… Elle dit d'une voix lente, et si basse que Régine et Gabriel, seuls, l'entendirent:
—Fini… tout est fini!
Puis elle s'avança comme une automate vers le groupe dominé par la taille imposante de sa grand'mère. Sans prononcer une parole, elle serra les mains tendues vers elle, répondant par un geste machinal aux affectueux "au revoir" de tous. Madame Norand, qui semblait décidément pressée, s'éloignait déjà avec M. Marnel… Isabelle fit un mouvement pour la suivre, mais elle vit près d'elle Gabriel Arlys qui s'inclinait, grave et ému. Elle lui tendit une petite main tremblante et balbutia:
—Adieu…
—Pourquoi?… mais pourquoi donc? dit-il d'un ton anxieux, en serrant inconsciemment cette main frêle entre ses doigts vigoureux.
—Vous n'avez pas compris?… C'est fini, je ne reviendrai plus ici…
Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est arrivée. C'est fini… fini!
Sa voix se brisait dans un sanglot et Gabriel, atterré, vit pour la première fois quelques larmes sourdre de ses paupières. Elle répéta encore: "Adieu", et gagna l'extrémité du jardin où, déjà, Madame Norand se retournait d'un air impatienté. Régine l'avait accompagnée jusque-là, et, sans souci de son opinion, embrassa tendrement le visage pâli et altéré de son amie.
—A bientôt, chère Isabelle… et n'oubliez pas ce que nous vous avons appris, ajouta-t-elle à son oreille.
Les beaux yeux bleus se posèrent sur elle, graves et solennels, les lèvres d'Isabelle s'entr'ouvrirent pour prononcer une parole, promesse ou protestation… mais un sanglot lui monta à la gorge et, se détournant, elle suivit sa grand'mère.
D'un pas énergique et sûr, Madame Norand s'engageait dans le sentier; elle s'en allait, la tête droite, sans souci des rafales impétueuses qui s'acharnaient sur elle. Autour de sa taille majestueuse, les plis de son manteau flottaient et s'enlevaient, semblables aux sombres ailes d'un oiseau de proie… Et, en reportant les yeux sur la mince et blanche jeune fille qui cheminait lentement derrière cette imposante forme noire, Régine se dit que c'était bien un délicat et charmant oiseau que cet aigle orgueilleux entraînait à sa suite… vers quel sombre destin, Dieu seul le savait.