—… Je n'ai jamais pensé que la présence de M. Arlys et de M. Alfred Brennier pût changer, à vos yeux, la nature de mes relations avec les demoiselles Brennier, ajouta-t-elle avec simplicité.
Madame Norand se mordit violemment les lèvres. Elle ne pouvait le nier, jamais elle ne s'était informée du genre d'occupations d'Isabelle à la Verderaye. Elle s'était absolument méprise sur ces jeunes filles, il lui fallait le reconnaître aujourd'hui… Mais, véritablement, aurait-elle pu s'en douter en voyant Isabelle toujours la même, ponctuellement occupée de ses devoirs et conservant son calme imperturbable?… Aurait-elle pu concevoir un soupçon jusqu'à ce soir où elle avait, pour la première fois, surpris dans ces grands yeux bleus un rayonnement inaccoutumé qui lui avait enfin donné l'éveil?… Cette jeune fille silencieuse et impénétrable avait admirablement caché son jeu.
—Vous connaissez assez mes idées pour comprendre que je n'aurais jamais toléré vos relations avec des jeunes personnes romanesques et exaltées telles que me paraissent vos soi-disant amies, dit-elle en essayant de dominer l'irritation qui montait visiblement en elle… Vous avez donc agi avec une coupable dissimulation… vous ne pouvez faire autrement que de le reconnaître, car vous avez soigneusement évité d'attirer mon attention sur vos rapports beaucoup trop fréquents avec ces personnes. Vous êtes une créature extrêmement fausse et dissimulée…
—C'est vrai, grand'mère…
Malgré le remarquable empire qu'elle possédait sur elle-même, Madame Norand eut un léger sursaut d'étonnement en entendant cet aveu, fait avec une parfaite tranquillité. Elle se pencha un peu pour essayer de distinguer le visage d'Isabelle… mais la jeune fille s'avança et la lumière grise tombant des verrières éclaira soudain une physionomie grave et fière.
—… Oui, j'ai dissimulé, je vous ai trompée, toujours, continua Isabelle d'une voix lente et posée. En apparence, j'étais ce que vous aviez voulu faire de moi… au fond, vous n'avez rien détruit, grand'mère. Je n'ai jamais plus rêvé qu'en ces jours où vous m'interdisiez le rêve, où vous m'avez crue enfin complètement matérialisée et insensible à toutes choses… Et je vous ai encore trompée tandis que j'apprenais de mes amies les beautés de la religion, de la vertu et du sacrifice… alors que mon intelligence murée par vous s'ouvrait peu à peu à leur contact et que mon coeur se reprenait à croire, à espérer…
Elle s'était insensiblement animée, et maintenant elle se redressait, les yeux étincelants d'ardeur et de défi. Madame Norand tressaillit, et la coloration de son visage se fit plus intense.
—Croire, espérer quoi, folle? dit-elle, les dents serrées, en saisissant le poignet de la jeune fille. On vous a fait croire, peut-être, à la bonté, à l'amour, au dévouement, en vous faisant espérer là le bonheur… Moi je vous répète une fois de plus que rien de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pénétrer profondément ces idées en vous, et je m'aperçois que tout est à refaire… Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai.
—Vous ne pouvez rien désormais, dit gravement isabelle. Je suis plus forte que vous, grand'mère.
Un rire ironique résonna dans la galerie.