Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!… Elle ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait à un Dieu, à une vie future, à tout ce que croyait Gabriel. Mais alors, comment lutter, comment éviter ce sort odieux devant lequel son jeune être frémissant reculait avec horreur?… Comment?…
Elle se leva brusquement. Sous l'angoisse épouvantable qui l'étreignait, elle eût voulu crier, jeter sa plainte aux échos de la lande sombre. Mais les rafales l'étouffaient, paraissant se rendre complices de l'aïeule implacable qui avait tenté de refouler toutes les aspirations de ce jeune coeur… Eh bien! elle fuirait, elle irait… Mais où donc? Qui aurait pitié d'elle?
Elle s'avança dans le sentier étroit côtoyant le bord de la falaise, sans souci du sol détrempé sur lequel elle glissait. Elle marchait en se répétant qu'elle périrait de fatigue et de faim dans la lande plutôt que d'épouser cet homme… mais elle s'arrêta près de la pierre sculptée où elle s'était assise un jour… ce jour où elle avait vu pour la seconde fois Gabriel Arlys. Pauvre insensée! elle avait fui alors ceux-là dont la séparation produisait aujourd'hui en elle un immense déchirement.
Elle monta sur la pierre et regarda mélancoliquement le torrent écumer à ses pieds. Que tout était sombre et triste aujourd'hui, depuis le ciel noir jusqu'à l'eau grise et terrible qui emportait dans ses flots furieux ses proies végétales pour les jeter au loin, dans quelque gouffre mystérieux!… jusqu'à la chapelle isolée et croulante, enveloppée de sa verdure foncée comme une veuve de ses voiles!… Ou bien était-ce elle-même qui voyait toutes choses à travers le brouillard de ses regrets, de son intime et profonde souffrance?
Dans un geste douloureux, elle leva les mains au ciel en laissant échapper un sanglot… Un cri d'angoisse retentit derrière elle.
—Isabelle!
Elle se retourna en tressaillant au son de cette voix bien connue. Au débouché d'un sentier dévalant vers la lande apparaissait Gabriel… mais Gabriel livide, les traits contractés, une expression d'horreur et d'indicible reproche dans le regard. Son bras se tendait comme pour empêcher un acte criminel… et une soudaine lumière se fit dans l'esprit d'Isabelle.
—Non, non!… Oh! ne croyez pas cela! cria-t-elle en étendant les mains vers lui en un mouvement de protestation ardente. Autrefois… oui, je l'aurais fait certainement, mais maintenant je sais que je dois tout souffrir plutôt que de me donner la mort…
Elle descendit de la pierre et fit quelques pas vers M. Arlys qui demeurait immobile et singulièrement pâle.
—… Non, je n'aurais pas fait cela… Vous avez peu de confiance en moi, Monsieur Arlys, dit-elle d'un ton de reproche timide.