—Aucunement… et du reste, s'il en était autrement, ce serait tout comme, puisque ce sont les leçons qui devront m'aider plus tard à vivre lorsque j'aurai acquis quelques années de plus… lorsque j'aurai l'air un peu moins enfant, ainsi que le dit Irène, ajoura Myrtô d'un air mi-souriant, mi-sérieux.

—Oui nous verrons cela… plus tard, comme vous le dites, fit-il en souriant lui aussi, avec une lueur émue et un peu railleuse au fond de ses prunelles noires.

Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule, annonça qu'il était temps de partir. Myrtô et elle montèrent se coiffer de leurs chapeaux et se revêtirent de longs manteaux épais. En redescendant, elles trouvèrent dans le vestibule, cette fois brillamment éclairé, le prince Milcza, tout prêt lui aussi.

La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fondé par un ancêtre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient toujours eu leur stalle particulière dans le choeur, près de celle des prêtres. Mais, depuis des années, cette stalle était demeurée inoccupée…

Et voici que ce soir, les fidèles habitués de la petite chapelle voyaient se dresser, à cette place toujours vide, une haute et svelte silhouette. Dans la vive clarté projetée par les bougies de l'autel, apparaissait une belle tête hautaine, un profil pâle et sérieux.

Myrtô, agenouillée aux places réservées à la comtesse et à ses enfants, s'abîmait dans une prière ardente, dans une brûlante action de grâces. N'était-ce pas là un premier pas pour cette âme autrefois meurtrie et révoltée?… Quelle douceur de le voir là, l'attitude grave et recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur influence bénie, l'indifférent d'hier retrouvait peut-être les douces prières de jadis.

Quand les fidèles s'approchèrent de la Sainte Table, le prince Arpad tourna la tête de ce côté. Une émotion profonde, difficilement contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques secondes sur Myrtô. Les yeux levés vers l'hostie présentée par le prêtre, elle semblait transfigurée sous l'impression d'une ferveur évangélique.

L'émotion s'accentua dans le regard du prince où s'exprimait un regret profond, une tristesse immense mais sans amertume, en même temps qu'une joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'éloigner la délicate silhouette de Myrtô retournant à sa place, et ses lèvres murmurèrent, comme si elle eût pu l'entendre:

—Priez pour moi, Myrtô, vous qui avez le bonheur de posséder votre
Dieu!

A la sortie, près du bénitier, Myrtô et Fraulein Rosa retrouvèrent le prince Milcza. Il leur tendit l'eau bénite et aida sa cousine à s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes très doux, presque religieux, un air de grave et intense respect, comme l'eût fait un croyant pour un objet consacré.