Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le visage portait les traces d'une vive émotion.
—Ah! vous avez pleuré! Je comprends alors!… Sans cela, j'aurais eu ma correction jusqu'au bout. Mais il a été si content…
—Pourquoi, content? Interrompit Myrtô avec surprise.
—Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre cousin—il y a plusieurs années de cela, j'avais à peu près six ans —"J'aurais une infinie satisfaction à faire verser les larmes de leur coeur à ces démons que l'on appelle des femmes!"… Alors, en vous voyant pleurer, il a été si content qu'il m'a fait grâce… Et vous n'êtes à ses yeux qu'un démon, Myrtô! conclut triomphalement Renat.
Comme il fallait que cet homme eût souffert pour en arriver à ce degré d'amer dédain, de défiance presque haineuse!… Myrtô avait déjà eu l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui révélaient plus intense, plus farouche.
—Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!… sa femme, c'est-à-dire celle qui aurait dû être la lumière, le charme et la consolation de sa vie! songeait tristement Myrtô en prenant le chemin du petit temple.
Maintenant, elle ne s'étonnait plus à la vue de ces jardins à la parure austère. Autrefois, leur splendeur était renommée dans toute la Hongrie. Mais si le prince Milcza haïssait aujourd'hui les fleurs et les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse Alexandra les aimait avec passion et en était couverte le jour néfaste où il l'avait aperçue pour la première fois.
L'après-midi de ce même jour, des menaces de pluie obligèrent Myrtô et Marsa à ramener précipitamment Karoly au château. Elles l'installèrent dans la grande pièce toute blanche, abondamment aérée, contiguë au cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait là les journées de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle de son père, au premier étage, le prince exerçant lui-même sur l'enfant bien-aimé une surveillance toujours en éveil.
Mitzi était là aujourd'hui, Karoly l'avait réclamée, et la petite fille se prêtait patiemment à un nouveau jeu imaginé par son jeune neveu. Elle avait une nature paisible et fermée, qui semblait un peu froide, mais Myrtô se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur beaucoup plus chaud que celui de ses aînées.
—Voilà papa, avec le Père Joaldy! annonça joyeusement Karoly.