Cependant la pauvre demoiselle était un peu revenue à elle-même. À ces derniers mots, elle reprit avec assez de vivacité: «Qu'a-t-il dit de la perte de son temps? J'ai appris quatre langues, pour le soulager dans ses travaux; j'ai lu mille volumes; j'ai écrit, traduit, copié les jours et les nuits; j'ai épuisé mes forces, usé mes yeux, brûlé mon sang; j'ai contracté une maladie fâcheuse, dont je ne guérirai peut-être jamais. La cause de son dégoût, il n'ose l'avouer; mais vous allez la connaître.» À l'instant elle arrache son fichu; elle sort un de ses bras de sa robe; elle met son épaule à nu; et, me montrant une tache érysipélateuse: «La raison de son changement, la voilà, me dit-elle, la voilà; voilà l'effet des nuits que j'ai veillées. Il arrivait le matin avec ses rouleaux de parchemin. M. d'Hérouville, me disait-il, est très-pressé de savoir ce qu'il y a là dedans; il faudrait que cette besogne fût faite demain; et elle l'était...» Dans ce moment, nous entendîmes le pas de quelqu'un qui s'avançait vers la porte; c'était un domestique qui annonçait l'arrivée de M. d'Hérouville. Gardeil en pâlit. J'invitai Mlle de La Chaux à se rajuster et à se retirer... «Non, dit-elle, non; je reste. Je veux démasquer l'indigne. J'attendrai M. d'Hérouville, je lui parlerai.—Et à quoi cela servira-t-il?—À rien, me répondit-elle; vous avez raison.—Demain vous en seriez désolée. Laissez-lui tous ses torts; c'est une vengeance digne de vous.—Mais est-elle digne de lui? Est-ce que vous ne voyez pas que cet homme-là n'est... Partons, monsieur, partons vite; car je ne puis répondre ni de ce que je ferais, ni de ce que je dirais...» Mlle de La Chaux répara en un clin d'œil le désordre que cette scène avait mis dans ses vêtements, s'élança comme un trait hors du cabinet de Gardeil. Je la suivis, et j'entendis la porte qui se fermait sur nous avec violence. Depuis, j'ai appris qu'on avait donné son signalement au portier.

Je la conduisis chez elle, où je trouvai le docteur Le Camus, qui nous attendait. La passion qu'il avait prise pour cette jeune fille différait peu de celle qu'elle ressentait pour Gardeil. Je lui fis le récit de notre visite; et tout à travers les signes de sa colère, de sa douleur, de son indignation...

—Il n'était pas trop difficile de démêler sur son visage que votre peu de succès ne lui déplaisait pas trop.

—Il est vrai.

—Voilà l'homme. Il n'est pas meilleur que cela.

—Cette rupture fut suivie d'une maladie violente, pendant laquelle le bon, l'honnête, le tendre et délicat docteur lui rendait des soins qu'il n'aurait pas eus pour la plus grande dame de France. Il venait trois, quatre fois par jour. Tant qu'il y eut du péril, il coucha dans sa chambre, sur un lit de sangle. C'est un bonheur qu'une maladie dans les grands chagrins.

—En nous rapprochant de nous, elle écarte le souvenir des autres. Et puis c'est un prétexte pour s'affliger sans indiscrétion et sans contrainte.

—Cette réflexion, juste d'ailleurs, n'était pas applicable à Mlle de La Chaux.

Pendant sa convalescence, nous arrangeâmes l'emploi de son temps. Elle avait de l'esprit, de l'imagination, du goût, des connaissances, plus qu'il n'en fallait pour être admise à l'Académie des inscriptions. Elle nous avait tant et tant entendus métaphysiquer, que les matières les plus abstraites lui étaient devenues familières; et sa première tentative littéraire fut la traduction des Essais sur l'entendement humain, de Hume. Je la revis; et, en vérité, elle m'avait laissé bien peu de chose à rectifier. Cette traduction fut imprimée en Hollande et bien accueillie du public.

Ma Lettre sur les Sourds et Muets parut presque en même temps. Quelques objections très-fines qu'elle me proposa donnèrent lieu à une addition qui lui fut dédiée[6]. Cette addition n'est pas ce que j'ai fait de plus mal.