—Passe pour rapace; mais avare! une courtisane avare!... Il y avait cinq à six ans que ces deux amants vivaient dans la meilleure intelligence.

—Grâce à l'extrême finesse de l'une et à la confiance sans bornes de l'autre.

—Oh! il est vrai qu'il était impossible à l'ombre d'un soupçon d'entrer dans une âme aussi pure que celle de Tanié. La seule chose dont je me sois quelquefois aperçu, c'est que Mme Reymer avait bientôt oublié sa première indigence; qu'elle était tourmentée de l'amour du faste et de la richesse; qu'elle était humiliée qu'une aussi belle femme allât à pied.

—Que n'allait-elle en carrosse?

—Et que l'éclat du vice lui en dérobait la bassesse. Vous riez?... Ce fut alors que M. de Maurepas[1] forma le projet d'établir au nord une maison de commerce. Le succès de cette entreprise demandait un homme actif et intelligent. Il jeta les yeux sur Tanié, à qui il avait confié la conduite de plusieurs affaires importantes pendant son séjour au Cap, et qui s'en était toujours acquitté à la satisfaction du ministre. Tanié fut désolé de cette marque de distinction. Il était si content, si heureux à côté de sa belle amie! Il aimait; il était ou il se croyait aimé.

—C'est bien dit.

—Qu'est-ce que l'or pouvait ajouter à son bonheur? Rien. Cependant le ministre insistait. Il fallait se déterminer, il fallait s'ouvrir à Mme Reymer. J'arrivai chez lui précisément sur la fin de cette scène fâcheuse. Le pauvre Tanié fondait en larmes. «Qu'avez-vous donc, lui dis-je, mon ami?» Il me dit en sanglotant: «C'est cette femme!» Mme Reymer travaillait tranquillement à un métier de tapisserie. Tanié se leva brusquement et sortit. Je restai seul avec son amie, qui ne me laissa pas ignorer ce qu'elle qualifiait de la déraison de Tanié. Elle m'exagéra la modicité de son état; elle mit à son plaidoyer tout l'art dont un esprit délié sait pallier les sophismes de l'ambition. «De quoi s'agit-il? D'une absence de deux ou trois ans au plus.—C'est bien du temps pour un homme que vous aimez et qui vous aime autant que lui.—Lui, il m'aime? S'il m'aimait, balancerait-il à me satisfaire?—Mais, madame, que ne le suivez-vous?—Moi! je ne vais point là; et tout extravagant qu'il est, il ne s'est point avisé de me le proposer. Doute-t-il de moi?—Je n'en crois rien.—Après l'avoir attendu pendant douze ans, il peut bien s'en reposer deux ou trois sur ma bonne foi. Monsieur, c'est que c'est une de ces occasions singulières qui ne se présentent qu'une fois dans la vie; et je ne veux pas qu'il ait un jour à se repentir et à me reprocher peut-être de l'avoir manquée.—Tanié ne regrettera rien, tant qu'il aura le bonheur de vous plaire.—Cela est fort honnête; mais soyez sûr qu'il sera très-content d'être riche quand je serai vieille. Le travers des femmes est de ne jamais penser à l'avenir; ce n'est pas le mien...» Le ministre était à Paris. De la rue Sainte-Marguerite à son hôtel, il n'y avait qu'un pas. Tanié y était allé, et s'était engagé. Il rentra l'œil sec, mais l'âme serrée. «Madame, lui dit-il, j'ai vu M. de Maurepas; il a ma parole. Je m'en irai, je m'en irai; et vous serez satisfaite.—Ah! mon ami!...» Mme Reymer écarte son métier, s'élance vers Tanié, jette ses bras autour de son cou, l'accable de caresses et de propos doux. «Ah! c'est pour cette fois que je vois que je vous suis chère.» Tanié lui répondait froidement: «Vous voulez être riche.»

—Elle l'était, la coquine, dix fois plus qu'elle ne méritait....

«—Et vous le serez. Puisque c'est l'or que vous aimez, il faut aller vous chercher de l'or.» C'était le mardi; et le ministre avait fixé son départ au vendredi, sans délai. J'allai lui faire mes adieux au moment où il luttait avec lui-même, où il tâchait de s'arracher des bras de la belle, indigne et cruelle Reymer. C'était un désordre d'idées, un désespoir, une agonie, dont je n'ai jamais vu un second exemple. Ce n'était pas de la plainte; c'était un long cri. Mme Reymer était encore au lit. Il tenait une de ses mains. Il ne cessait de dire et de répéter: «Cruelle femme! femme cruelle! que te faut-il de plus que l'aisance dont tu jouis, et un ami, un amant tel que moi? J'ai été lui chercher la fortune dans les contrées brûlantes de l'Amérique; elle veut que j'aille la lui chercher encore au milieu des glaces du Nord. Mon ami, je sens que cette femme est folle; je sens que je suis un insensé; mais il m'est moins affreux de mourir que de la contrister. Tu veux que je te quitte; je vais te quitter.» Il était à genoux au bord de son lit, la bouche collée sur sa main et le visage caché dans les couvertures, qui, en étouffant son murmure, ne le rendaient que plus triste et plus effrayant. La porte de la chambre s'ouvrit; il releva brusquement la tête; il vit le postillon qui venait lui annoncer que les chevaux étaient à la chaise. Il fit un cri, et recacha son visage sur les couvertures. Après un moment de silence, il se leva; il dit à son amie: «Embrassez-moi, madame; embrasse-moi encore une fois, car tu ne me verras plus.» Son pressentiment n'était que trop vrai. Il partit. Il arriva à Pétersbourg, et, trois jours après, il fut attaqué d'une fièvre dont il mourut le quatrième.

—Je savais tout cela.