JACQUES.

Ou ne viendra pas[33].

[33] Ces mots ne sont pas à la copie de l'édition originale.

Je vous entends, lecteur; voilà, dites-vous, le vrai dénoûment du Bourru bienfaisant[34]. Je le pense. J'aurais introduit dans cette pièce, si j'en avais été l'auteur, un personnage qu'on aurait pris pour épisodique, et qui ne l'aurait point été. Ce personnage se serait montré quelquefois, et sa présence aurait été motivée. La première fois il serait venu demander grâce; mais la crainte d'un mauvais accueil l'aurait fait sortir avant l'arrivée de Géronte. Pressé par l'irruption des huissiers dans sa maison, il aurait eu la seconde fois le courage d'attendre Géronte; mais celui-ci aurait refusé de le voir. Enfin, je l'aurais amené au dénoûment, où il aurait fait exactement le rôle du paysan avec l'aubergiste; il aurait eu, comme le paysan, une fille qu'il allait placer chez une marchande de modes, un fils qu'il allait retirer des écoles pour entrer en condition; lui, il se serait déterminé à mendier jusqu'à ce qu'il se fût ennuyé de vivre. On aurait vu le Bourru bienfaisant aux pieds de cet homme; on aurait entendu le Bourru bienfaisant gourmandé comme il le méritait; il aurait été forcé de s'adresser à toute la famille qui l'aurait environné, pour fléchir son débiteur et le contraindre à accepter de nouveaux secours. Le Bourru bienfaisant aurait été puni; il aurait promis de se corriger: mais dans le moment même il serait revenu à son caractère, en s'impatientant contre les personnages en scène, qui se seraient fait des politesses pour rentrer dans la maison; il aurait dit brusquement: Que le diable emporte les cérém... Mais il se serait arrêté court au milieu du mot, et, d'un ton radouci, il aurait dit à ses nièces: «Allons, mes nièces; donnez-moi la main et passons.»—Et pour que ce personnage eût été lié au fond, vous en auriez fait un protégé du neveu de Géronte?—Fort bien!—Et ç'aurait été à la prière du neveu que l'oncle aurait prêté son argent?—À merveille!—Et ce prêt aurait été un grief de l'oncle contre son neveu?—C'est cela même.—Et le dénoûment de cette pièce agréable n'aurait pas été une répétition générale, avec toute la famille en corps, de ce qu'il a fait auparavant avec chacun d'eux en particulier?—Vous avez raison.—Et si je rencontre jamais M. Goldoni, je lui réciterai la scène de l'auberge.—Et vous ferez bien; il est plus habile homme qu'il ne faut pour en tirer bon parti.

[34] Le Bourru bienfaisant de Goldoni fut joué pour la première fois à Paris le 4 novembre 1771.

Nous aurons à parler ailleurs des relations de Diderot avec Goldoni et des accusations de plagiat dont Diderot eut à souffrir lorsqu'il fit jouer le Père de famille.

L'hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit: «J'espère que vous aurez un bon dîner; le braconnier vient d'arriver; le garde du seigneur ne tardera pas...» Et, tout en parlant ainsi, elle prenait une chaise. La voilà assise, et son récit qui commence.

L'HÔTESSE.

Il faut se méfier des valets; les maîtres n'ont point de pires ennemis...

JACQUES.