[62] Où Gallet s'était réfugié pour échapper à ses créanciers.
Et Jacques s'est servi du terme engastrimute?... Pourquoi pas, lecteur? Le capitaine de Jacques était Bacbucien; il a pu connaître cette expression, et Jacques, qui recueillait tout ce qu'il disait, se la rappeler; mais la vérité, c'est que l'Engastrimute est de moi, et qu'on lit sur le texte original: Ventriloque.
Tout cela est fort beau, ajoutez-vous; mais les amours de Jacques?—Les amours de Jacques, il n'y a que Jacques qui les sache; et le voilà tourmenté d'un mal de gorge qui réduit son maître à sa montre et à sa tabatière; indigence qui l'afflige autant que vous.—Qu'allons-nous donc devenir?—Ma foi, je n'en sais rien. Ce serait bien ici le cas d'interroger la dive Bacbuc ou la gourde sacrée; mais son culte tombe, ses temples sont déserts. Ainsi qu'à la naissance de notre divin Sauveur, les oracles du paganisme cessèrent; à la mort de Gallet[63], les oracles de Bacbuc furent muets; aussi plus de grands poëmes, plus de ces morceaux d'une éloquence sublime; plus de ces productions marquées au coin de l'ivresse et du génie; tout est raisonné, compassé, académique et plat. Ô dive Bacbuc! ô gourde sacrée! ô divinité de Jacques! Revenez au milieu de nous!... Il me prend envie, lecteur, de vous entretenir de la naissance de la dive Bacbuc, des prodiges qui l'accompagnèrent et qui la suivirent, des merveilles de son règne et des désastres de sa retraite; et si le mal de gorge de notre ami Jacques dure, et que son maître s'opiniâtre à garder le silence, il faudra bien que vous vous contentiez de cet épisode, que je tâcherai de pousser jusqu'à ce que Jacques guérisse et reprenne l'histoire de ses amours...
[63] Gallet, épicier à la pointe Saint-Eustache, devenu chansonnier célèbre, mourut en 1757 au Temple, lieu de franchise pour les débiteurs insolvables. Comme il y recevait chaque jour des mémoires de ses créanciers: «Me voilà, disait-il, au Temple des Mémoires.» Sa misère n'altéra ni ses goûts ni sa gaieté; il buvait cinq à six bouteilles de vin par jour, mais ce régime finit par le rendre hydropique. On lui fit plusieurs fois la ponction, et il rendit 92 pintes d'eau, ce qui lui fit dire au vicaire du Temple qui venait lui administrer l'extrême-onction: «Ah! monsieur l'abbé, vous venez me graisser les bottes; cela est inutile, car je m'en vais par eau.» À sa mort, Panard, son ami, son compagnon de promenade, de spectacle et de cabaret, rencontrant Marmontel, s'écria en pleurant: «Je l'ai perdu, je ne chanterai plus, je ne boirai plus avec lui! il est mort... Je suis seul au monde... Vous savez qu'il est mort au Temple? Je suis allé pleurer et gémir sur sa tombe. Quelle tombe! Ah! monsieur! ils me l'ont mis sous une gouttière, lui qui depuis l'âge de raison n'avait pas bu un verre d'eau.» (Br.)
Il y a ici une lacune vraiment déplorable dans la conversation de Jacques et de son maître. Quelque jour un descendant de Nodot[64], du président de Brosses[65], de Freinshémius[66], ou du père Brottier[67], la remplira peut-être; et les descendants de Jacques ou de son maître, propriétaires du manuscrit, en riront beaucoup.
[64] Qui découvrit de prétendus fragments de Pétrone.
[65] Qui essaya de restituer le texte de Salluste.
[66] Qui a ajouté des suppléments à Quinte-Curce.
[67] Traducteur de Tacite et auteur de Mémoires sur plusieurs points peu connus de l'histoire des mœurs romaines.
Il paraît que Jacques, réduit au silence par son mal de gorge, suspendit l'histoire de ses amours; et que son maître commença l'histoire des siennes. Ce n'est ici qu'une conjecture que je donne pour ce qu'elle vaut. Après quelques lignes ponctuées qui annoncent la lacune, on lit: «Rien n'est plus triste dans ce monde que d'être un sot...» Est-ce Jacques qui profère cet apophthegme? Est-ce son maître? Ce serait le sujet d'une longue et épineuse dissertation. Si Jacques était assez insolent pour adresser ces mots à son maître, celui-ci était assez franc pour se les adresser à lui-même. Quoi qu'il en soit, il est évident, il est très-évident que c'est le maître qui continue.