—Je ne connais point votre maître, cette montre est à moi, je l'ai bien achetée et bien payée...»
Et saisissant Jacques au collet, il se mit en devoir de lui reprendre la montre. Jacques s'approche de son cheval, prend un de ses pistolets, et l'appuyant sur la poitrine du porteballe: «Retire-toi, lui dit-il, ou tu es mort.» Le porteballe effrayé lâche prise. Jacques remonte sur son cheval et s'achemine au petit pas vers la ville, en disant en lui-même: «Voilà la montre recouvrée, à présent voyons à notre bourse...» Le porteballe se hâte de refermer sa malle, la remet sur ses épaules, et suit Jacques en criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin! au secours! à moi! à moi!...» C'était dans la saison des récoltes: les champs étaient couverts de travailleurs. Tous laissent leurs faucilles, s'attroupent autour de cet homme, et lui demandent où est le voleur, où est l'assassin.
«Le voilà, le voilà là-bas.
—Quoi! celui qui s'achemine au petit pas vers la porte de la ville?
—Lui-même.
—Allez, vous êtes fou, ce n'est point là l'allure d'un voleur.
—C'en est un, c'en est un, vous dis-je, il m'a pris de force une montre d'or...»
Ces gens ne savaient à quoi s'en rapporter, des cris du porteballe ou de la marche tranquille de Jacques. «Cependant, ajoutait le porteballe, mes enfants, je suis ruiné si vous ne me secourez; elle vaut trente louis comme un liard. Secourez-moi, il emporte ma montre, et s'il vient à piquer des deux, ma montre est perdue...»
Si Jacques n'était guère à portée d'entendre ces cris, il pouvait aisément voir l'attroupement, et n'en allait pas plus vite. Le porteballe détermina, par l'espoir d'une récompense, les paysans à courir après Jacques. Voilà donc une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants allant et criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin!» et le porteballe les suivant d'aussi près que le fardeau dont il était chargé le lui permettait, et criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin!...»
Ils sont entrés dans la ville, car c'est dans une ville que Jacques et son maître avaient séjourné la veille; je me le rappelle à l'instant. Les habitants quittent leurs maisons, se joignent aux paysans et au porteballe, tous vont criant à l'unisson: «Au voleur! au voleur! à l'assassin!...» Tous atteignent Jacques en même temps. Le porteballe s'élançant sur lui, Jacques lui détache un coup de botte dont il est renversé par terre, mais n'en criant pas moins: «Coquin, fripon, scélérat, rends-moi ma montre; tu me la rendras, et tu n'en seras pas moins pendu...» Jacques, gardant son sang-froid, s'adressait à la foule qui grossissait à chaque instant, et disait: «Il y a un magistrat de police ici, qu'on me mène chez lui: là, je ferai voir que je ne suis point un coquin, et que cet homme en pourrait bien être un. Je lui ai pris une montre, il est vrai; mais cette montre est celle de mon maître. Je ne suis point inconnu dans cette ville: avant-hier au soir nous y arrivâmes mon maître et moi, et nous avons séjourné chez M. le lieutenant général, son ancien ami.» Si je ne vous ai pas dit plus tôt que Jacques et son maître avaient passé par Conches, et qu'ils avaient logé chez le lieutenant général de ce lieu, c'est que cela ne m'est pas venu plus tôt. «Qu'on me conduise chez M. le lieutenant général,» disait Jacques, et en même temps il mit pied à terre. On le voyait au centre du cortége, lui, son cheval et le porteballe. Ils marchent, ils arrivent à la porte du lieutenant général. Jacques, son cheval et le porteballe entrent, Jacques et le porteballe se tenant l'un l'autre à la boutonnière. La foule reste en dehors.