S'il se trouve quelques contradictions légères entre le récit et les mémoires, c'est que la plupart des lettres sont postérieures au roman, et l'on conviendra que s'il y eut jamais une préface utile, c'est celle qu'on vient de lire, et que c'est peut-être la seule dont il fallait renvoyer la lecture à la fin de l'ouvrage.

QUESTION AUX GENS DE LETTRES.

M. Diderot, après avoir passé des matinées à composer des lettres bien écrites, bien pensées, bien pathétiques, bien romanesques, employait des journées à les gâter en supprimant, sur les conseils de sa femme et de ses associés en scélératesse, tout ce qu'elles avaient de saillant, d'exagéré, de contraire à l'extrême simplicité et à la dernière vraisemblance; en sorte que si l'on eût ramassé dans la rue les premières, on eût dit: «Cela est beau, fort beau...» et que si l'on eût ramassé les dernières, on eût dit: «Cela est bien vrai...» Quelles sont les bonnes? Sont-ce celles qui auraient peut-être obtenu l'admiration? ou celles qui devaient certainement produire l'illusion[41]?

NOTE

Comme on l'a vu dans l'article de de Vaines sur la Religieuse (Notice préliminaire) et comme on le verra dans l'avertissement de Naigeon qui va suivre, l'éditeur fut assez généralement blâmé d'avoir joint au roman la seconde partie où Grimm explique les motifs qui portèrent Diderot à l'écrire et les circonstances dans lesquelles il fut composé. Ces reproches, avons-nous dit, ne nous paraissent pas fondés. Est-ce parce qu'aujourd'hui la critique a complètement renversé son objectif? Cela est bien possible. Mais la critique a-t-elle eu raison de changer ainsi? Voilà ce qu'il faudrait discuter longuement. Nous nous bornerons à approuver la critique et nous aurons, sans aucun doute, de notre parti tous les lecteurs qui sont plus amis de la vérité que de Platon. On va lire les objections de Naigeon. Il les avait placées en tête de l'addition de Grimm, afin de leur donner plus de force en prévenant le public. Nous les avons placées après, par la même tactique, afin de leur enlever un peu de leur portée, en laissant au public le soin de se faire sa propre opinion. Tous les lecteurs non prévenus n'auront vu, bien certainement, dans cette annexe, que ce que Grimm y voyait lui-même: une partie du roman qui explique l'autre, comme le fait une préface, et qui était la seule préface qu'il fallût au livre, une fois lu. Qui cherchons-nous ici? Nous cherchons Diderot. Où le trouvons-nous? Nous le trouvons surtout dans cette préface-annexe. La prétention de Naigeon et des critiques qui l'ont suivi, de vouloir transformer la Religieuse en un document historique est insensée. Ce roman est plus que de l'histoire, et en le réduisant au rôle d'un mémoire destiné à un avocat on l'amoindrit en voulant le grandir. L'illusion que pensaient maintenir Naigeon et de Vaines aurait-elle pu durer? Voilà ce que ces critiques auraient dû d'abord se demander. Quand ils auraient été convaincus du contraire, n'auraient-ils pas été forcés d'avouer qu'ils avaient voulu jouer le rôle de trompeurs? Et combien ce rôle est-il odieux! Nous aimons mieux la franchise de Grimm. L'aveu que la Religieuse est une œuvre d'art ne diminue pas l'artiste, ce nous semble, et ne diminue pas non plus l'effet que cette œuvre devait produire, puisque l'artiste a pris pour guide la stricte réalité.

Nous pouvons lire maintenant Naigeon, non pas seulement pour ce qu'il dit de la Religieuse, mais pour les singulières théories qu'il émet sur le rôle de l'éditeur; théories qu'il n'a heureusement pas pu mettre en pratique, et que ses successeurs n'ont heureusement pas non plus prises au sérieux, car elles nous auraient privés de la plupart des œuvres posthumes de Diderot, c'est-à-dire de la meilleure partie de son bagage philosophique et littéraire.

Voici l'avertissement de l'édition de 1798:


«Les lettres suivantes[42] ne se trouvent point dans le manuscrit autographe de la Religieuse; et je les aurais certainement retranchées, si j'avais été le premier éditeur de ce roman. Il m'a toujours semblé que cette espèce de canevas, sur lequel l'imagination vive et brillante de Diderot a brodé avec beaucoup d'art, et souvent avec un goût exquis, cet ouvrage si intéressant, devait disparaître entièrement sous l'ingénieux tissu auquel il sert de fond, et ne laisser voir que ce résultat important. S'il est vrai, comme on n'en peut douter, que dans tous nos plaisirs, même les plus délicieux et les plus substantiels, si j'ose m'exprimer ainsi, il entre toujours un peu d'illusion, s'ils se prolongent et s'accroissent même pour nous, en raison de la force et de la durée de ce prestige enchanteur; en nous l'ôtant, on détruit en nous une source féconde de jouissances diverses, et peut-être même une des causes les plus actives de notre bonheur: il en est de nous, à cet égard, comme de ce fou d'Argos, que ses amis rendirent malheureux[43], en le guérissant de sa folie. Il y a tant de points de vue divers, sous lesquels on peut considérer le même objet! et les hommes, en général, sont si diversement affectés des mêmes choses et souvent des mêmes mots, que ces lettres n'ont pas produit sur quelques lecteurs l'impression que j'en ai reçue. Cette différente manière de sentir et de voir ne m'a point étonné: j'en ai seulement conclu que mon premier jugement, ainsi que cela est toujours nécessaire pour éviter l'erreur, devait être soumis à une nouvelle révision. J'ai donc relu ces lettres de suite, afin d'en mieux prendre l'esprit, et d'en voir, pour ainsi dire, tout l'effet d'un coup d'œil: et je persiste à croire que, lues avant ou après le drame dont elles sont la fable, elles en affaiblissent également l'intérêt, et lui font perdre ce caractère de vérité si difficile à saisir dans tous les arts d'imitation, et qui distingue particulièrement cet ouvrage de Diderot. Quoique, dans toutes les matières qui sont l'objet des connaissances humaines, le raisonnement, l'observation, l'expérience ou le calcul doivent seuls être consultés; quoique les autorités, quelle qu'en soit la source, soient en général assez insignifiantes aux yeux du philosophe, et doivent être employées dans tous les cas avec autant de sobriété que de circonspection et de choix, je dirai néanmoins que le suffrage de Diderot semble devoir être ici de quelque poids; on doit naturellement supposer que le parti auquel il s'est enfin arrêté, lui a paru en dernière analyse le plus propre à produire un grand effet: or, il a supprimé ces lettres, comme après la construction d'un édifice on détruit l'échafaud qui a servi à relever. Elles ne font point partie du manuscrit de la Religieuse[44], qu'il m'a remis plusieurs mois avant sa mort, quoique ce manuscrit, qui a servi de copie pour la collection générale de ses œuvres, soit d'ailleurs chargé d'un grand nombre de corrections, et de deux additions très-importantes qui ne se trouvent point dans la première édition.