MOI. — Que voulez-vous dire avec votre petit chien?
LUI. — D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci?
MOI. — Je l'ignore, je le confesse.
LUI. — Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place. Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le mérite de la solution. Eh bien?
MOI. — Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les choses les plus faciles m'embarrasseraient.
LUI. — Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.
MOI. — Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?
LUI. — Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces choses-là; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés, pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
MOI. — Vous avez raison.
LUI. — Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui ressemble! Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute considération. Aussi possède-t-il des millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain; aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au grand. Ce' modèles-là sont décourageants. On a pitié de soi; et l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes doigts, pour avoir trouvé le masque.