MOI. — Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire.
LUI. — Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours. Où en étais-je?
MOI. — A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat.
LUI. — Alors la poire était mûre… Mais vous ne m'écoutez pas. A quoi rêvez-vous?
MOI. — Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt bas.
LUI. — Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? — Il arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres.» Qu'avez-vous? — Nous sommes perdus. — Perdus, et comment? — Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. — Expliquez-vous. — Un moment, que je me remette de mon effroi. — Allons, remettez-vous», lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais tu es un fieffé fripon; tu joues la terreur.
MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?
LUI. — C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure. Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. — «Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne sentez pas l'affectation de ces perdus répétés.» Un traître nous a déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.
MOI. — Non certes. Mais cet infâme renégat…
LUI. — Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre. Il voit les sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son autodafé préparé.» Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre…— Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure de ce tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses délais pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel, la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu de vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils peuvent souper gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève, dépouille le Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon, vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous avez bien fait d'être un honnête homme; vous n'auriez été qu'un friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.