Nos deux petits Allemands ont tant fait qu'ils m'ont entraîné à leur auberge. Leur dîner fut détestable; cela ne l'empêcha pas d'être gai. Ils prétendirent qu'il avait été apprêté d'après les maximes d'Apicius Cælius, ce fameux gourmand romain, qui se tua parce qu'il ne lui restait plus que deux millions, avec lesquels, selon lui, il était impossible à un honnête homme de vivre. Mais une chose qui m'aurait fait oublier les mets les plus grossiers, c'est la vue de deux jeunes hommes pleins d'innocence, d'esprit et de candeur, et s'aimant d'une amitié qui se montrait à chaque instant de la manière la plus douce et la plus fine. Ils me récitèrent quelques-uns de leurs ouvrages; il fallait voir quel plaisir ils avaient à se préférer l'un à l'autre: «Cette prose est charmante.—Eh, non, mon ami, c'est celle que vous avez écrite sur tel sujet qu'il faut entendre, pour être dégoûté de la mienne. Dites-nous-la...» Le plus jeune, qui s'appelle Nicolaï, nous récita la fable suivante: «Sur la fin de l'été, des fourmis, les plus laborieuses du canton, avaient rempli leurs magasins; elles regardaient leurs provisions avec des yeux satisfaits, lorsque tout à coup le ciel s'obscurcit de nuages, et il tombe sur la terre un déluge d'eau qui disperse tous les grains amassés à si grande peine, et qui noie une partie du petit peuple. Celles qui restaient, poussant leurs plaintes vers le ciel, disaient, en demandant raison de cet outrage: «Pourquoi ce déluge? à quoi servent ces eaux?» Et, pendant que ces fourmis se plaignaient, Marc-Aurèle et toute son armée mouraient de soif dans un désert.» Méditez cela, mes amies. L'autre, qui s'appelle M. de La Fermière, nous dit qu'un père avait un enfant. Il avait tout fait pour le rendre heureux; mais il s'apercevait bien que tous ses soins seraient inutiles, si le ciel ne les secondait en écartant les circonstances malheureuses. Il alla au temple; il s'adressa aux dieux, il les pria sur son enfant: «Dieux, leur dit-il, j'ai fait tout ce que je pouvais; l'enfant a fait tout ce qu'il pouvait, remplissez aussi votre fonction.» Les dieux lui répondirent: «Homme, retourne chez toi; nous t'avons entendu; ton fils et toi, vous jouirez du plus grand bonheur que les mortels puissent se promettre.» Ce père, bien satisfait, s'en retourne; il trouve son fils mort, et il tombe mort sur son fils. Il faut que la vie soit en effet une mauvaise chose: car cette prière, j'en devinai la fin, et je ne l'ai presque récitée à personne qui n'en ait deviné la fin comme moi.
Si j'étais à côté d'Uranie, je lui baiserais la main pour la fleur posthume qu'elle me présente; acquittez-moi... Eh bien! il vous vient donc quelquefois des idées folles? Continuez de vous bien porter, et conservez-moi cette santé.
Vous devez avoir à présent la lettre de M. Vialet. Je vous l'ai dit cent fois, et vous ne vous corrigez point; vous vous pressez toujours trop de me gronder. Le morceau Sur les probabilités est un grimoire qui ne vous amusera pas. Les chansons écossaises sont entre les mains de M. de Saint-Lambert qui ne rend rien, parce qu'il communique tout ce qu'on lui prête à Mme d'Houdetot, qui perd tout. Grimm a le morceau que j'ai traduit. Je tremble de vous envoyer Miss Sara Sampson[128], de peur qu'il ne vous en arrive comme à moi, et que si l'on venait, comme on vient de me foire, à décacheter le paquet, on ne le taxât, et qu'il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré cela, nous risquerons, si vous l'ordonnez. Il y a cent à parier contre un que nous réussirons; voyez.
Vous n'aimez pas que mes amis, les hommes les plus volontaires du monde, et surtout Grimm, le plus volontaire d'entre eux, me boudent de ce que je m'émancipe quelquefois à faire ma volonté; ni moi non plus, je ne l'aime pas. Mais soyons justes. Ont-ils eu tort de prendre et d'exercer un empire que je leur abandonnais? Aurais-je, à leur place, été plus sage, plus discret qu'eux? N'y a-t-il personne que je domine sans en avoir d'autre droit que la faiblesse de celui qui se laisse dominer?
Ne me parlez pas de cette petite guenon de Mlle Arnould. S'il lui restait l'ombre du sentiment, la lettre d'excuse que le comte vient de lui écrire, en lui faisant six mille livres de pension, la ferait crever de douleur. C'est une lettre bien faite; c'est une excuse bien cruelle. Il n'aurait jamais cru qu'il fût un jour dans le cas de mettre un prix à sa tendresse, et cætera, et cætera. Le texte est beau, comme vous voyez. Il vient de publier un novel amphigouri; c'est Mlle Arnould qu'il promène chez des prêtres, chez l'archevêque, chez M. de Rombaude, et enfin chez l'ami Pompignan. Le morceau de Pompignan est assez bien. Il l'avait vu la nuit en vision: c'est avec elle qu'il doit consommer l'effet de la grâce anti-philosophique. Comme l'Antéchrist doit naître d'une religieuse qui apostasie et d'un pape sans mœurs, le destructeur de la philosophie moderne doit naître d'un poète qui a renoncé à toute vanité, et d'une actrice qui a quitté le péché, etc., encore: car il suffit de vous mettre sur la voie.
Vous jugez bien vite mon avocat. Uranie, je vous le recommande; prenez un peu sa défense. Aurez-vous donc bien de la peine à prouver que le comble de la perfection est de préférer l'intérêt public à tout autre, et le comble du désordre de préférer l'intérêt étranger, quel qu'il soit, au personnel, à l'intérêt public? Quoi! rien au monde ne doit-il nous faire tromper la confiance qu'on a en nous? Oserez-vous bien avouer ce principe généralement? Car, après tout, c'est le seul moyen que l'on puisse employer contre mon avocat.
Enfin vous l'avez donc deviné, mon cénobite[129]! c'est bien de ma faute; il n'a tenu qu'à moi de vous y intéresser plus d'un mois, sans que vous trouvassiez le mot de l'énigme; mais, si je vous trompais jamais, je voudrais que ce fût en matière plus grave. Oh! quel bond vous faites en arrière! Rassurez-vous, je ne vous tromperai jamais.
À propos d'Uranie et de vous, qu'elle y prenne garde; rien n'est si indécent que cette occupation. Quand les idées sont douces, agréables, la manivelle va doucement; sont-elles violentes, impétueuses, colères, la manivelle va comme le vent.
Nous avons fait un dîner sous les chevaux[130], un dîner chez Montamy, un autre je ne sais où. N'allez pas imaginer que ce sont ces dîners qui m'ont tué; encore une fois, j'ai été sobre au grand scandale des convives. Le Baron, qui était du dîner, avait eu l'intention d'écrire à Le Breton, pour qu'il me laissât respirer un moment que j'irais passer au Grandval. Tout était arrangé; nous avions redoublé de voiles, et, après cela, l'indisposition importune qui me retient; plus de Chevrette, plus de Grandval, plus de Massy, et puis il fait un temps, un temps! Mais, quelque temps qu'il fasse, je suis bien avec mes amis. S'il m'était donné d'aller passer la mauvaise saison à Isle, je vous jure que ce serait bien la plus belle. Eh bien! c'est donc pour la fin du mois prochain, ou le milieu, ou la fin de l'autre! car le premier mot de Morphyse est bien loin de son dernier mot. Adieu, mes amies; portez-vous bien. Il n'y a personne au monde qui vous estime plus que moi; il n'y a personne au monde que j'estime plus que vous.