M. Suard nous présenta un Français tout frais débarqué de Copenhague. Cet homme nous débita des choses incroyables de l'amour des peuples pour leur souverain et de l'amour du souverain pour les peuples. On dirait que c'est chez le Danois que le patriotisme s'est réfugié. Voici une scène dont il a été témoin, et que vous voudriez bien avoir vue. C'était à l'installation de la statue équestre du roi, sur une des places publiques de la capitale; le concours du peuple était immense. Le monarque était venu accompagné de toute sa cour. À peine avait-il paru, que voilà tout à coup deux à trois cent mille voix qui s'élèvent et qui crient à la fois: Vive notre roi! vive notre bon roi! vive notre maître, notre ami, notre père! et le souverain, partageant aussi tout à coup le transport de son peuple, d'ouvrir la portière de son carrosse, de s'élancer dans la foule, de jeter son chapeau en l'air, et de s'écrier: Vive mon peuple! vivent mes sujets! vivent mes amis! vivent mes enfants! et d'embrasser tous ceux qui se présentaient à lui Ah! mon amie, que cela est rare et beau! L'idée de ce spectacle me fait tressaillir de joie, mon cœur en palpite, et je sens les larmes en tourner dans mes yeux. Ce récit nous a tous également attendris. Je relis cet endroit de ma lettre et il m'attendrit encore. Convenez que ce chapeau jeté en l'air marque une âme bien enivrée. Quel est d'entre ses sujets le fortuné qui est resté possesseur de ce chapeau? Si c'était moi, on m'en donnerait sa forme toute pleine d'or que je n'échangerais pas. Quel plaisir j'aurais de le montrer à mes enfants, mes enfants aux leurs, et ainsi de suite jusqu'à ce que la famille s'éteignît! Combien l'heureux moment qui m'en aurait rendu possesseur se serait répété! combien je raconterais de fois la chose avant que de mourir! Croyez-vous que quelqu'un osât jamais le mettre sur sa tête? Cet effet ne serait-il pas mille fois plus précieux que l'épée de César Borgia, où l'on voit encore des gouttes de sang? L'histoire de cette journée fera verser des larmes de joie dans deux cents ans, dans mille ans d'ici: qu'elle fut belle pour le monarque! qu'elle fut belle pour ses sujets! Voilà le bonheur que j'envie aux maîtres de la terre; causer l'ivresse d'un peuple immense, la voir, la partager: c'est pour en mourir de plaisir. Au milieu de cette allégresse publique, il fallait avoir perdu son père, ou avoir été trahi de sa maîtresse pour être triste.
M. Suard part demain pour la Chevrette. Assis au frais à côté de lui, sur une chaise, aux Tuileries, je lui disais: «Vous êtes mieux, ce me semble, et je m'en réjouis.—Oui, me répondit-il, je suis mieux dans ce moment, mais peut-être que demain au soir je serai plus mal.» À qui en veut-il? est-ce à la dame de la Briche, est-ce à la dame de...? Celle-ci ne se tient pas d'aise de se croire délivrée de l'autre; mais elle paraît regretter sincèrement son ami.
Il y a quinze jours qu'il régnait dans cette maison une concorde charmante: on riait, on plaisantait, on embrassait, on se disait tout ce qui venait à la bouche; les hommes étaient aux genoux des femmes, les amants s'en amusaient, les époux n'y prenaient pas garde. Aujourd'hui on est sérieux; on se tient écartés les uns des autres, on se fait en entrant, en passant, en sortant, des révérences et des compliments; on s'écoute, on ne se parle guère, parce qu'on ne sait que se dire, et qu'on n'ose se dire ce qu'on sait; on met de l'importance à tout, parce qu'on n'est plus innocent: je vois tout cela et je péris d'ennui.
Mme Geoffrin était venue sur le midi; elle se proposait de dîner, mais saisie tout à coup de cet ennui qui la gagnait, sans qu'elle s'en aperçût, étonnée comme l'eût été quelqu'un qui n'aurait plus reconnu les visages, s'appliquant peut-être à elle-même l'embarras des autres, elle regarde, elle se damne sur sa chaise; elle veut être plaisante, personne ne la seconde, à peine on lui sourit; elle se tait, fait des nœuds, bâille une fois ou deux, se lève et s'en va. Et l'abbé Follet qui lui crie: «Madame, vous nous quittez?» Et elle qui lui répond: « Il n'y a personne aujourd'hui, une autre fois je reviendrai.» Adieu nos jolis soupers des lundis. Ceux qui ne savent pas encore le mot de l'énigme se parlent à l'oreille et se demandent qu'est-ce qu'il y a de nouveau ici. Dans quinzaine ils le sauront, et Dieu sait ce qu'ils en diront eux et les autres. J'entends tous les propos d'avance, et je m'en afflige.
M. Suard revient après-demain de la Briche; je suis curieux de la mine qu'il en rapportera: allongée, tout est dit; gaie, tout est encore dit. Uranie, qu'en dites-vous? J'ai de la peine à croire qu'on soit bien fait pour l'amitié, quand on n'est point fait pour la tendresse; sait-on aimer un homme quand on ne sait pas connaître la misérable condition des femmes, et prendre sur soi les soins si délicats et si doux d'en consoler une au moins?
Ma huitième! vous vous trompez, chère amie, c'est la neuvième, ou il y en a une d'égarée; comptez bien; voici ma douzième lettre. Un mot de réponse là-dessus; il y a dans ces lettres tant de choses que je n'écris que pour mon amie, que j'ignore pour le reste de la terre!
Le livre de Boulanger est très-rare ici[133]; nous en avons fait venir, par la poste, deux ou trois exemplaires qu'on nous a souillés. Sachez d'Uranie si l'épître dédicatoire est à son exemplaire. Nous aurons Émile pour peu de chose, et je ne tarderai pas de l'envoyer à Morphyse.
Je n'ai pas encore vu M. Duval, et je me le reproche.
Hier j'aperçus Fayolle et Mélanie aux Tuileries, Mélanie en beau taffetas blanc, mais fort changée; Fayolle plus vermeil que la rose au matin, et entre le frère et la sœur, une jeune personne assez grande, mesquinement vêtue, mais d'une figure et d'une taille qui se faisaient remarquer. Je ne sais qui elle est. Je ne pense pas l'avoir jamais vue ni chez vous ni chez Mme de Solignac.
Je vous parlerai une autre fois de mon nouvel arrangement avec mes libraires, si vous m'en faites ressouvenir.