Grimm explique tout dans l'affaire de M. Vialet. Il prétend que nous avons agi avant les protecteurs qu'on avait auprès du chancelier, etc.—Cela se peut.—Et qu'il n'y a personne à accuser.—J'y consens.

M. de Prisye est donc à Paris? On n'entend non plus parler de moi que si j'étais à la Chine? C'est que j'y suis en effet pour ceux que je ne me soucie pas trop de voir. Si l'on me pardonne tout à condition que je ne serai pas coupable envers vous, je les prends au mot et je reste chez moi. Je ne veux pas que les oreilles vous tintent trop fort. Si vous saviez comment je me porte; quelles couleurs! quel visage! quel embonpoint! la belle santé de reste!

Adieu, ma tendre, mon unique amie; venez me faire des jours heureux; venez me dire que vous m'aimez; venez me le prouver; j'ai quelques moments d'impatience; mais ils sont courts, je sens que jamais ils ne m'entraîneront à rien que je ne puisse vous avouer: vous êtes et vous serez tout le bonheur de ma vie; aucun plaisir que ma Sophie ne le partage. Valeant aliæ. Il n'y en a qu'une pour moi Je date pour vous obéir.


[LXX]

Paris, ce 8 août 1762.

Nous avons passé la semaine à consoler cette pauvre femme; j'ai cru qu'elle en perdrait l'esprit. Le premier jour elle n'ouvrit la bouche qu'une fois: ce fut pour appeler son enfant. Le lundi au soir après souper, elle chantait et ses enfants dansaient en rond; on les couche; la plus jeune et la plus aimable, celle qu'elle a perdue, dormit comme à l'ordinaire; on la leva le mardi matin, gaie, fraîche et vermeille; à midi la fièvre prend; le soir elle est sans connaissance; à minuit elle est morte. Je permets de s'affliger à ceux qui perdent des enfants comme celui-là; elle était blanche comme la neige, faite à peindre, d'une figure tout à fait piquante, et puis de la naïveté, de la finesse, de la sensibilité, une originalité de caractère comme on ne l'a point à cet âge. La vie n'est pas une perte pour cet enfant, mais l'enfant est une vraie perte pour ses parents; ils en avaient six. C'est celui qui les consolait de l'existence des autres qui leur est enlevé. En vérité, je ne sais si cela n'est pas plus cruel que de n'en avoir qu'un et de le perdre. Je crains que la mère n'en fasse une maladie. Damilaville en est inconsolable. Voilà le seul chaînon qui l'attachait rompu. Par honneur, par décence, par humanité, nous tiendrons encore quelque temps; mais gare que le peu qui reste de tendresse ne s'en aille avec la douleur. Une bonne leçon pour ceux qui ont plusieurs enfants et qui laissent percer leur prédilection, c'est que les frères et les sœurs n'ont point été touchés de la mort de leur petite sœur. Il y a pis: quand on l'a apprise au plus jeune, il s'est mis à rire; et depuis ils sont tous devenus jaloux et chagrins des regrets de leurs parents. Voici un trait de ressentiment d'un enfant qui se croyait haï de son père: le père mourut et l'enfant frappait d'un fouet le cadavre en l'insultant. J'ai vu cela; je ne sais pourquoi je me rappelle et vous redis cette horreur. Les enfants sont vindicatifs et cruels.

Voici un passage du Métastase qui est bien vrai, et qui peint fortement la tendresse des mères; il en introduit une qui a perdu son fils, et que l'on cherche à résigner à son sort par l'exemple d'Abraham, qui avait conduit le sien sur la montagne; il lui fait répondre: Ah! Dieu n'aurait jamais donné cet ordre à sa mère! Nous enlevâmes la nôtre le premier jour, et nous la conduisîmes hors de chez elle; le second jour, nous la promenâmes à l'Étoile; le troisième, à Vincennes; deux endroits où j'ai passé des moments tristes et des moments doux. Hier, je lui fis compagnie toute la soirée. Damilaville était allé à la Briche malgré le mauvais temps; nous y dînerons aujourd'hui. J'aime mieux essuyer les larmes de ceux qui sont malheureux que de partager la joie des autres.

Vous devez avoir maintenant à côté de vous la chère sœur et votre neveu. Quand vous aurez embrassé notre Uranie mille fois pour vous, vous l'embrasserez deux ou trois fois pour moi, où vous voudrez, sur les yeux, sur le front, sur les joues; mais j'aime mieux sur le front; c'est là que son âme réside. Si la résolution qu'elle a prise de s'apprivoiser tient encore, dites-lui de prendre garde de semer des fleurettes sur une belle étoffe pleine et unie. Il faut bien du goût et de l'art pour faire serpenter une guirlande autour d'une cotonne sans détruire sa noblesse. Toutes ces petites vertus de société auxquelles elle ne se pliera jamais de bonne grâce ne vont point avec la franchise et la sévérité de son caractère. Madame Le Gendre, mon Uranie, jolie, polie, attentive, prévenante, affable, souriante, souple, révérencieuse? Cela ne se peut. Qu'elle reste comme Nature l'a faite, grave, sérieuse, noble et pensante. Nature l'a faite grande et noble; la voilà qui se fait petite et jolie. Si elle prend pour tout le monde cet air charmant qu'elle a pour nous quelquefois, comment en serons-nous touchés?

J'ai bien peur que ce petit neveu, dont vous disposez comme il vous plaît, ne se trouve souvent entre ses deux tantes, lorsqu'elles aimeraient bien autant être seules. Si vous vous attachiez adroitement à lui rendre son ignorance incommode, peut-être se déterminerait-il à s'instruire; essayez.