Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C'est bien du temps pour un homme qui explique toujours votre silence par le défaut de votre santé. Lorsque je n'entends pas parler de vous aux jours accoutumés, je vous crois malade: retenez bien cela.
Je tiens notre négociation du vingtième pour faite. Cependant n'en ouvrez pas la bouche à madame votre mère que cela ne soit sûr; il est déplaisant de tromper et d'être trompé. On nous remettra cette imposition pour trois ans, avec les années échues, s'il y en a (et il serait fort à souhaiter qu'il y en eût plusieurs). C'est tout ce que les ordonnances et la règle des bureaux permettent d'accorder. Il est vrai qu'au bout de trois ans on présente un nouveau placet pour trois autres années, et pour trois autres encore après celles-ci, et ainsi de suite, selon qu'on manque plus ou moins de prudence, et nous en manquerons beaucoup, laissez-nous faire.
On se porte un peu mieux ici; plus de sang, plus de glaire; mais une humeur diabolique à supporter pour moi, pour l'enfant pour les domestiques.
Enfin le saint frère est séparé de sa sœur; cela s'est fort bien passé. Dans leur partage, il n'a rien demandé, mais l'autre lui a tout fourré.
J'étais invité aujourd'hui d'aller au Grandval avec Suard et Damilaville. J'ai refusé cette partie où j'aurais fait un rôle que vous devinez bien. Suard n'a jamais vu Mme d'Aine.
Nous allons demain à Marly. Je ne sais si je vous ai dit que nous avions été, il y a quinze jours ou environ, à Meudon: c'est un assez bel endroit que je ne connaissais pas.
Je vais vous donner jusqu'au commencement du mois d'octobre, que je me renferme pour travailler à des besognes qui languissent, et m'occuper un peu de l'éducation de ma petite fille. La mère, qui n'en sait plus que Élire, permet enfin que je m'en mêle.
Il y a bientôt un mois que je me propose de vous demander si M. de Neufond a fait le voyage de province qu'il se proposait et, dans le cas que cela soit, si son porte-manteau était bien pourvu de linge.
Il vient de m'arriver une chose qui me donnera une circonspection nuisible à une infinité de pauvres diables de toute espèce qui affluaient ici, que je recevais, et qui vont trouver ma porte fermée.
Parmi ceux que le hasard et la misère m'avaient adressés, il y en avait un appelé Glénat, qui savait des mathématiques, qui écrivait bien et qui manquait de pain[150]. Je faisais le possible pour le tirer de presse. Je lui mandais des pratiques de tous côtés; s'il venait à l'heure du repas, je le retenais; s'il manquait de souliers, je lui en donnais; je lui donnais aussi de temps en temps la pièce de vingt-quatre sous. Grimm, Mme d'Épinay, Damilaville, le Baron, tous mes amis s'intéressaient à lui. Il avait l'air du plus honnête homme du monde, il supportait même son indigence avec une certaine gaieté qui me plaisait. J'aimais à causer avec lui, il paraissait faire assez peu de cas de la fortune, des honneurs, et de la plupart des prestiges de la vie. Il y a sept ou huit jours que Damilaville m'écrivit de lui envoyer cet homme, pour un de mes amis qui avait un manuscrit à lui faire copier. Je l'envoie; on lui confie le manuscrit: c'était un ouvrage sur la religion et sur le gouvernement. Je ne sais comment cela s'est fait, mais le manuscrit est maintenant entre les mains du lieutenant de police. Damilaville m'en donne avis; je vais chez mon Glénat le prévenir qu'il ne compte plus sur moi. «Et pourquoi, monsieur, ne plus compter sur vous? Je n'ai rien à me reprocher; mais après tout, si je suis privé de vos bontés, d'autres me rendent plus de justice.—C'est parce que vous êtes noté.—Que voulez-vous dire, monsieur?—Que la police a les yeux ouverts sur vous, et qu'il n'y a plus moyen de vous employer. Je ne vous ai jamais rien fait copier de répréhensible; il n'y avait pas d'apparence que cela pût m'arriver; mais on saisira chez vous indistinctement un ouvrage innocent et un ouvrage dangereux, et il faudra après cela courir chez des exempts, un lieutenant de police, je ne sais où, pour les ravoir. On ne s'expose point à ces déplaisances-là.—Oh! monsieur, on n'y est point exposé quand on ne me confie rien de répréhensible. La police n'entre chez moi que quand il y a des choses qui sont de son gibier. Je ne sais comment elle fait, mais elle ne s'y troupe jamais.—Moi, je le sais, et vous m'en apprenez là bien plus que je n'aurais espéré d'en savoir de vous.» Là-dessus je tourne le dos à mon vilain.