Oui, tendre amie, il y aura encore un concert, et ce concert sera un enchantement: c'est M. Grimm qui me le promet. Que je sache donc, dimanche prochain, si vous irez, et combien vous irez, afin que je me pourvoie de billets. Je vous prie de faire en sorte que M. Gaschon en soit. Quand je connais un grand plaisir, je ne puis m'empêcher d'en souhaiter la jouissance à tous ceux que j'aime. Vous en reviendrez tous ivres d'admiration et de joie; je reprendrai partie de ces sentiments, en vous revoyant, en vous écoutant, en vous regardant. Oh! les belles physionomies que vous aurez! Mais puisque la physionomie d'un homme transporté d'amour et de plaisir est si belle à voir, et que vous êtes la maîtresse d'avoir, quand il vous plaît, sous vos yeux ce tableau si touchant et si flatteur, pourquoi vous en privez-vous? Quelle folie! Vous êtes enchantée, si un homme bien épris attache sur vos yeux ses regards pleins de tendresse et de passion; leur expression passe dans votre âme, et elle tressaille. Si ses lèvres brûlantes touchent vos joues, la chaleur qu'elles y excitent vous trouble, si ses lèvres s'appuient sur les vôtres, vous sentez votre âme s'élancer pour venir s'unir à la sienne; si dans ce moment ses mains serrent les deux vôtres, il se répand sur tout votre corps un frémissement délicieux, tout vous annonce un bonheur infiniment plus grand, tout vous y convie: et vous ne voulez pas mourir et foire mourir de plaisir! Vous vous refusez à un moment qui a bien aussi son délire: celui où cet homme, vain d'avoir possédé cet objet qu'il prise plus que l'univers entier, en répand un torrent de larmes! Si vous sortez de ce monde sans avoir connu ce bonheur, pouvez-vous vous flatter d'avoir été heureuse et d'avoir vu et fait un heureux?
N'oubliez pas de me faire savoir si l'affaire du contrat est faisable, ou non, soit par M. Duval, soit par M. Le Gendre.
Bonjour, tendre amie. Combien je vous estime et combien je vous aime! Le beau tableau que je verrais et que je vous montrerais si vous vouliez! Mais vous ne vous y connaissez pas: cela est fâcheux pourtant.
LXXXV
À Paris, le 20 mai 1765.
Voilà, chère amie, la troisième fois que nous allons, M. Vialet et moi, chez M. de Sartine, pour son projet, et trois matinées de perdues pour mon atelier. Quoiqu'à midi je sois à votre porte, je n'aurai pas le plaisir de vous voir. La même voiture qui me conduira rue Neuve-Saint-Augustin me ramènera ici, où je suis rappelé par une masse énorme de besogne laissée en arrière. Je suis bien las d'être commandé par les besoins. Quand serai-je donc délivré de toute autre occupation que celle de vous plaire? Jamais, jamais. Je mourrai sans avoir pu vous apprendre combien je sais aimer. Faites bien mes excuses à Mme Le Gendre. Tout s'éloigne, tout se sépare; une infinité de choses tyranniques s'interposent entre les devoirs de l'amour et de l'amitié; et l'on ne fait rien de bien; on n'est ni à son ambition, ni à son goût, ni à sa passion: l'on vit mécontent de soi Un des grands inconvénients de l'état de la société, c'est la multitude des occupations, et surtout la légèreté avec laquelle on prend des engagements qui disposent de tout le bonheur. On se marie; on prend un emploi; on a une femme, des enfants, avant que d'avoir le sens commun. Ah! si c'était à recommencer! c'est un mot de repentir qu'on a perpétuellement à la bouche. Je l'ai dit de tout ce que j'ai fait, excepté, chère et tendre amie, de la liaison douce que j'ai formée avec vous. Si je regrette quelque chose, ce sont tous les moments qui lui sont ravis. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Voilà un fardeau de lettres que vous remettrez à leurs adresses.