J'ai fait un Avertissement pour les dix volumes de notre ouvrage qui restent à paraître. Je ne sais qu'en dire, c'est peut-être une chose excellente; c'en est peut-être une médiocre. Je l'ai remis à Grimm qui l'emportera à la campagne, et qui en jugera plus sainement dans le silence de la solitude. Je ne lui conseille pas de me donner de l'ouvrage: j'en suis incapable. L'esprit est abattu, la tête lasse et paresseuse, le corps en piteux état. Il ne me reste de bon que la partie de moi-même dont vous vous êtes emparée. C'est un dépôt où je la trouve si bien que j'ai résolu de l'y laisser toute ma vie. Ne me le conseillez-vous pas?
À propos, savez-vous bien qu'il ne tient qu'à moi d'être vain! Il y a ici une Mlle Necker, jolie femme et bel esprit, qui raffole de moi: c'est une persécution pour m'avoir chez elle. Suard lui fait sa cour avec une assiduité à tromper M. de... Aussi le pauvre M. de... l'est-il parfaitement, comme vous en jugerez par la mauvaise plaisanterie que je vais vous dire: «Eh bien! lui disait M...., quelques jours avant son départ, on ne vous voit plus, tendre grenouille?—Qu'est-ce que cela signifie, tendre grenouille?—Eh! oui, est-ce que vous ne passez pas à présent vos jours et vos nuits à soupirer au Marais.» Mme Necker demeure au Marais. C'est une Genevoise sans fortune, qui a de la beauté, des connaissances et de l'esprit, à qui le banquier Necker vient de donner un très-bel état. On disait: «Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer?» On répondit: «Rien de plus ingrat dans ce monde!» Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi. Il s'agissait d'une femme: quand il s'agira d'un homme, laissez ma phrase telle qu'elle est; finissez-la seulement par l'autre monosyllabe, si vous le savez. En effet, il y en a beaucoup des uns et des autres qui n'ont que la mémoire du service présent.
Mon autre aventure de fiacre, la voici: Il pleuvait à seaux; il était onze heures et demie du soir; je m'en revenais de la rue des Vieux-Augustins; mon fiacre descendait la rue des Petits-Champs à toutes jambes; un cabriolet la remontait encore plus vite; les deux voitures se heurtent, et voilà le cabriolet jeté dans la porte vitrée du café, et la porte mise en cent mille pièces. Je vous laisse à deviner le reste de cette aventure: les cris mêlés du cafetier, du maître du cabriolet et de mon fiacre; le cabriolet brisé et à moitié engagé dans la boutique du cafetier; les chevaux abattus; le valet à moitié rompu; et les jurements du fiacre arrêté, et votre serviteur à pied au milieu du déluge. Il aurait été plus de deux heures du matin, quand je serais rentré chez moi, si cela m'avait arrêté. Voilà le pendant de la tempête de Vialet.
M. Le Gendre n'a rien épargné pour m'engager à prendre à côté de madame place dans sa voiture pour Reims; mais madame m'a avoué ingénument que c'était bien à condition que je n'accepterais pas. Je ne puis supporter ces petites ruses-là. Si je l'avais pris au mot! Oh! l'on aurait alors travaillé à rendre la chose impossible; mais y a-t-il bien de l'ingénuité à Mme Le Gendre? Je suis devenu d'une méfiance insupportable. L'invitation s'était faite en présence de M.... Vous entendez le reste. Cet homme-là me fera un de ces matins quelque tracasserie endiablée. Il est certain qu'il souffle avec une impatience mortelle que je parle si souvent à la chère sœur. Notre intimité le désespère. Il sait tout le cas que je fais de Vialet: il ne doute pas que je n'aie deux moyens de le desservir auprès d'elle: l'un, de lui mettre sans cesse sous les yeux la différence d'un homme sensé et d'un sot; l'autre de lui rappeler ses premiers engagements. Avec toute sa probité scrupuleuse, c'est un homme à me faire quelque perfidie; il mentira, il inventera, il parlera, il fera parler; l'autre est toujours prêt à s'ombrager. Pour Dieu, qu'elle parte bien vite, afin que ma prophétie ne s'accomplisse du moins qu'à son retour! Il sait toute la platitude qu'il y a à ramener sans cesse ses bonnes œuvres, dont la dernière racontée avait encore pour objet un joli garçon; il tourne, il se brouille, il s'embarrasse; on ne sait d'abord où cet amphigouri aboutira, et c'est toujours à sa bienfaisance. Cela pue à infecter; mais ne lisez rien dans mes lettres sur M....; il est sûr qu'on en raffole.
Adieu, ma bonne et tendre amie; portez-vous bien; faites des vœux pour ma santé et pour la fin de mes affaires. Si votre cœur me souhaite autant que vous êtes désirée du mien, c'est pour le coup que je dirai aussi: Ô ma chère tante! le joli séjour que celui d'Isle. Mille respects à toutes ces dames.
[XCI]
Ce 8 septembre 1765.
Sommes-nous faits pour attendre toujours le bonheur? le bonheur est-il fait pour ne venir jamais? Encore deux ou trois mois de la vie que je mène, et je reste convaincu que les conditions de l'homme sont toutes également indifférentes, et je m'abandonne au torrent qui entraîne les choses, sans me soucier de la manière dont il disposera de moi. J'avais une fortune bornée; la nécessité de la partager au temps où une fille nubile me demanderait sa dot, et l'impossibilité de ce partage sans aller chercher l'aisance en province, ou sans ressentir la disette à Paris, m'inquiétait, et semblait me condamner au travail jusque dans l'âge des infirmités et du repos. Un événement inattendu m'enrichit et ne me laisse aucun souci sur l'avenir. En ai-je été plus heureux? Aucunement. Une chaîne ininterrompue de petites peines m'a conduit jusqu'au moment présent. Si je Mais l'histoire de ces peines, je sais bien qu'on en rirait: c'est le parti que je prends moi-même quelquefois; mais qu'est-ce que cela fait? Mes instants n'en ont pas été moins troublés, et je ne prévois pas que ceux qui suivront soient plus tranquilles... Mais je crois que ma digestion va mieux, puisqu'à mesure que j'écris, je perds l'envie de continuer sur ce ton triste et moraliste.
Don Diego est revenu. J'avais prédit que l'année du retrait et le délai de la jouissance ne le dégoûteraient point de l'acquisition; ma prédiction s'est accomplie. Reste à savoir comment on s'y prendra pour ne point s'abîmer de dépense, si l'on ne veut pas se résoudre à vivre séparé de vous pendant deux ou trois ans. Je me trouve au milieu de ces délibérations-là, et je me tais. On ne parle que pour ouvrir un avis conforme aux intérêts de ceux qui me consultent, mais si contraire aux miens, que c'est presque à faire douter de l'attachement que j'ai pour vous.