J'ai été sur le soir chez la chère sœur; elle était allée au Palais-Royal, où je ne me suis pas mis en peine de la chercher, parce que ce n'est pas la servir peut-être comme elle paraît le désirer que de s'interposer sans cesse dans ses tête-à-tête; et puis, ma foi, si elle en est autant excédée qu'elle dit, qu'elle s'en défasse au lieu d'appeler sans cesse à son secours. Elle tient avec cet homme-là une conduite politique que je ne saurais approuver. C'est de l'intérêt qu'elle y met, et lui est autorisé à croire que c'est du goût; aussi cela va-t-il passablement tant qu'ils ne s'expliquent pas.

À propos vous allez rire sûrement d'une observation que j'ai faite: c'est qu'il a découvert enfin qu'il ennuyait, et qu'il se prépare chez lui à être amusant. Il vient muni d'historiettes, de faits, de contes, de fetras bizarres de toutes couleurs, qu'il place comme il peut; mais comme j'ai une allure hétéroclite, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs, il est rare que l'homme ne remporte une partie de sa provision.

Si vous voyiez le ton magistral que l'Académie lui a donné! Mais à propos d'Académie, les Quarante sont dans la boue. Le roi a renvoyé à l'Académie des sciences la pension vacante par la mort de Clairaut, due à d'Alembert, qui n'est pas riche, et contestée à celui-ci par Vaucanson, qui a quarante mille livres de rente. D'Alembert a eu pour lui toutes les voix; il n'est resté à son concurrent que l'indignation publique; juste récompense de son avidité et de sa sordide avarice.

La partie du Jardin du Roi n'a pas pu se faire aujourd'hui; elle a été remise à demain matin par M. Daubenton. Cela me fait perdre des journées que je dois à mon amie.

Ah! mon amie, la terrible corvée que ce salon! La Rue, à qui j'ai fait entrevoir un petit intérêt, me sert fort bien, mais il faut que l'éducation de ce jeune homme ait été bien négligée; il écrit aussi mal qu'une blanchisseuse ou qu'un évêque; mais qu'est-ce que cela me fait? Ses remarques sont bonnes et je parviens à les déchiffrer[169].

Commencez-vous à vous remettre un peu des fêtes de Reims? L'inauguration, le dîner, le concert, le spectacle, le feu d'artifice, le souper, le bal, la promenade que j'oubliais, il y en a là bien plus qu'il n'en faut pour mettre sur les dents une créature plus robuste que vous.

Vous avez rendu le repos à la chère sœur, et vous avez bien fait. Vous lui devez bien de l'amitié, car elle vous aime beaucoup; je suis tout à fait content de la manière dont vous acquittez cette dette. Je rêve quelquefois que si je mourais et qu'elle vous restât, la vie pourrait encore avoir toute sa douceur pour vous. J'en suis plus tranquille sur les événements: c'est une consolation qui m'est assurée dans la maladie. Je hâte son départ tant que je puis; si cette meilleure partie de vous-même ne vous est pas encore rendue, ce n'est ni sa faute ni la mienne. Vos lettres lui font un plaisir infini J'en allonge la lecture des miennes. Écrivez-lui souvent, écrivez-lui fort au long. Je regretterai le moins que je pourrai tous les instants que vous me volerez pour elle. C'est en sa laveur seulement que je vous pardonnerai de prendre sur votre sommeil.

J'ai reçu votre numéro 18, mais le numéro 17, où est-il? qu'est-il devenu? La lettre de Châlons doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?

Je n'ai rien encore fini avec mes libraires. Je n'ai ni l'argent qu'ils me doivent, ni compte arrêté. Cela me ferait sauter aux nues, sans un petit souci d'âme qui est venu tout à propos faire distraction aux choses d'intérêt. C'est une belle et bonne chose que de n'avoir qu'un petit coin sensible; il est très-douloureux d'être blessé là, ne fût-ce que d'une égratignure d'épingle; mais en revanche aussi, tout le reste est invulnérable.

L'argent de l'impératrice, auquel vous avez eu la bonté de penser, est placé en quatre billets de fermiers généraux, dont la date est du 1er du mois d'août, ce qui me fait perdre deux mois d'intérêt: c'est ainsi qu'il l'a plu à Dieu et au doux et poli M. de Saint-Marc.