J'ai dîné hier avec toute une colonie anglaise. Ces gens-là paraissent avoir laissé leur morgue et leur tristesse sur les bords de la Tamise. Le Baron n'a pas manqué de voir notre ami Garrick et le beau mausolée qu'il a fait élever dans son jardin aux mânes de Shakspeare. En effet, il est beau, ce mausolée, et le jardin du comédien est un jardin. Shakspeare était fait pour Garrick, et Garrick pour Shakspeare.
Aujourd'hui j'ai dîné avec une femme charmante qui n'a que quatre-vingts ans. Elle est pleine de santé et de gaieté. C'est la mère de Damilaville. Son âme est encore tout à fait douce et tendre. Elle parle amour, amitié, avec le feu, la chaleur, la sensibilité de vingt ans. Nous étions trois hommes à table avec elle; elle nous disait: «Mes amis, une conversation délicate, un regard vrai et passionné, une larme, une physionomie touchée, voilà le bon; le reste ne vaut presque pas la peine qu'on en parle. Il y a certains mots qu'on me disait quand j'étais jeune et que je me rappelle aujourd'hui, dont un seul est préférable à dix faits glorieux; par ma foi, je crois que si je les entendais encore à l'âge que j'ai, mon vieux cœur en palpiterait.—Madame, c'est que votre cœur n'a pas vieilli.—Non, mon enfant, tu as raison; il est tout jeune, il n'a que vingt ans. Ce n'est pas de m'avoir conservée longtemps que je rends grâce à Dieu, mais de m'avoir conservée bonne, douce et sensible.» En parlant ainsi, elle avait la physionomie intéressante.
En vérité, cette conversation valait mieux que toute la philosophie et la politique que nous avions faites quelques jours auparavant avec nos Anglais; il y en eut pourtant un qui nous raconta un fait plaisant. Un avare fut attaqué par des voleurs, il mit la tête à la portière et dit aux voleurs: «Mes amis, je m'appelle un tel; si vous avez entendu parler de moi, vous devez savoir que mon or m'est plus cher que ma vie; voyez si vous voulez me tuer.» Le voleur anglais ne tua point, et l'avare conserva son or et sa vie. Bonsoir, mon amie; je m'en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit moment avec moi Mlle Boileau ne veut pas croire que je sois sage pendant votre absence; pourquoi donc cette incrédulité?
XCIII
6 octobre 1765.
Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l'Angleterre, et je n'ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit inégal qu'en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu'à dix-huit cent mille livres de rente; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des biens de l'État, mais qui fournit proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne fait pas; des commerçants d'une opulence exorbitante; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal; mais il est autant et plus maître de tout qu'aucun autre souverain. Ailleurs la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue que la tyrannie. Il n'y a point d'éducation publique. Les collèges, somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s'enivrent une partie du jour, dont ils emploient l'autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis ministres. L'or qui afflue dans la capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte la main-d'œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et M tomber les manufactures. Soit effet du climat, soit effet de l'usage de la bière et des liqueurs fortes, des grosses viandes, des brouillards continuels, de la fumée du charbon de terre qui les enveloppe sans cesse, ce peuple est triste et mélancolique. Ses jardins sont coupés d'allées tortueuses et étroites; partout on y reconnaît un hôte qui se dérobe et qui veut être seul. Là vous rencontrez un temple gothique; ailleurs une grotte, une cabane chinoise, des ruines, des obélisques, des cavernes, des tombeaux. Un particulier opulent a fait planter un grand espace de cyprès; il a dispersé entre ces arbres des bustes de philosophes, des urnes sépulcrales, des marbres antiques, sur lesquels on lit: Diis Manibus: Aux Mânes. Ce que le Baron appelle un cimetière romain, ce particulier l'appelle l'Élysée. Mais ce qui achève de caractériser la mélancolie nationale, c'est leur manière d'être dans ces édifices immenses et somptueux qu'ils ont élevés au plaisir. On y entendrait trotter une souris. Cent femmes droites et silencieuses s'y promènent autour d'un orchestre construit au milieu, et où l'on exécute la musique la plus délicieuse. Le Baron compare ces tournées aux sept processions des Égyptiens autour du mausolée d'Osiris. Ils ont des jardins publics qui sont peu fréquentés; en revanche le peuple n'est pas plus serré dans les rues qu'à Westminster, célèbre abbaye décorée des monuments funèbres de toutes les personnes illustres de la nation. Un mot charmant de mon ami Garrick, c'est que Londres est bon pour les Anglais, mais que Paris est bon pour tout le monde. Lorsque le Baron rendit visite à ce comédien célèbre, celui-ci le conduisit par un souterrain à la pointe d'une île arrosée par la Tamise. Là il trouva une coupole élevée sur des cotonnes de marbre noir, et sous cette coupole, en marbre blanc, la statue de Shakspeare. «Voilà, lui dit-il, le tribut de reconnaissance que je dois à l'homme qui a fait ma considération, ma fortune et mon talent.»
L'Anglais est joueur; il joue des sommes effroyables. Il joue sans parler, il perd sans se plaindre, il use en un moment toutes les ressources de la vie; rien n'est plus commun que d'y trouver un homme de trente ans devenu insensible à la richesse, à la table, aux femmes, à l'étude, même à la bienfaisance. L'ennui les saisit au milieu des délices, et les conduit dans la Tamise, à moins qu'ils ne préfèrent de prendre le bout d'un pistolet entre leurs dents. Il y a, dans un endroit écarté du parc de Saint-James, un étang dont les femmes ont le privilège exclusif: c'est là qu'elles vont se noyer. Écoutez un fait bien capable de remplir de tristesse une âme sensible. Le Baron est conduit chez un homme charmant, plein de douceur et de politesse, affable, instruit, opulent et honoré; cet homme lui paraît selon son cœur; l'amitié la plus étroite se lie entre eux; ils vivent ensemble et se séparent avec douleur. Le Baron revient en France; son soin le plus empressé, c'est de remercier cet Anglais de l'accueil qu'il en a reçu et de lui renouveler les sentiments d'attachement et d'estime qu'il lui a voués. Sa lettre était à moitié écrite lorsqu'on lui apprend que, deux jours après son départ de Londres, cet homme s'était brûlé la cervelle d'un coup de pistolet. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que ce dégoût de la vie, qui les promène de contrée en contrée, ne les quitte pas; et qu'un Anglais qui voyage n'est souvent qu'un homme qui sort de son pays pour s'aller tuer ailleurs. N'en voilà-t-il pas un qui vient tout à l'heure de se jeter dans la Seine? On l'a péché vivant; on l'a conduit au Grand-Châtelet, et il a fallu que l'ambassadeur interposât toute son autorité pour empêcher qu'on n'en fit justice. M. Hume nous disait, il y a quelques jours, qu'aucune négociation politique ne l'avait autant intrigué que cette affaire, et qu'il avait été obligé d'aller vingt fois chez le premier président avant que d'avoir pu lui faire entendre qu'il n'y avait dans aucun des traités de la France et de l'Angleterre aucun article qui stipulât défense à un Anglais de se noyer dans la Seine sous peine d'être pendu; et il ajoutait que, si son compatriote avait été malheureusement écroué, il aurait risqué de perdre la vie ignominieusement, pour s'être ou ne s'être pas noyé. Si les Anglais sont bien insensés, vous conviendrez que les Français sont bien ridicules.
Les Anglais ont, comme nous, la fureur de convertir. Leurs missionnaires s'en vont dans le fond des forêts porter notre catéchisme aux sauvages. Il y eut un des chefs de horde qui dit à un de ces missionnaires: «Mon frère, regarde ma tête; mes cheveux sont tout gris; en bonne foi crois-tu qu'on fasse croire toutes ces sottises-là à un homme de mon âge? Mais j'ai trois enfants. Ne t'adresse pas à l'aîné, tu le ferais rire; empare-toi du plus petit, à qui tu persuaderas tout ce que tu voudras.» Un autre missionnaire prêchait à d'autres sauvages notre sainte religion, et la prédication se faisait par un truchement. Les sauvages, après avoir écouté quelque temps, firent demander aux missionnaires qu'est-ce qu'il y avait à gagner à cela. Le missionnaire dit au truchement: «Répondez-leur qu'ils seront les serviteurs de Dieu.—Non pas, s'il vous plaît, répliqua le truchement au missionnaire; ils ne veulent être les serviteurs de personne.—Eh bien! dit le missionnaire, dites-leur qu'ils seront les enfants de Dieu.—Bon pour cela», reprit le truchement. En effet, la réponse fit plaisir aux sauvages.