Bonjour, bonjour, bonnes amies. J'ai fait un bel oubli dans ma lettre; mais rappelez-moi dans votre réponse d'y suppléer. Il est question de l'instituteur et de la mère. Cela est trop plaisant. J'avais prédit la déclaration à trois mois; elle se fit dès le lendemain.


[CV]

Paris, le 19 septembre 1767.

Voyez donc si je pourrai vous continuer mon journal. Mes dernières lignes étaient, je crois, de Monceaux. Bonne aventure du retour. Indiscrétion à laquelle on ne s'attend guère, et qui est pourtant fort naturelle. Nous nous en revenions le soir en cabriolet. Nous étions Bron et moi sur le fond, et devant nous une femme avec laquelle il est bien depuis longtemps, et qui, depuis fort longtemps, est jalouse d'une autre chez laquelle il prétend n'avoir aucune liaison, ne point fréquenter. Nous avions à passer devant la porte de cette femme; nous y arrivons, et voilà tout à coup le cheval qui se détourne du chemin et qui se jette du côté de cette maison. Le cocher lui donne du fouet. L'animal croit qu'il tourne court; il s'arrête, puis il M les mouvements qu'un cheval a coutume de faire lorsqu'il se présente mal et qu'il tâche de se présenter mieux à une entrée de maison. En un mot, on eut toutes les peines à l'empêcher de nous mener où nous n'avions certainement aucun dessein d'aller. La femme dit à son ami, assis à côté de moi: «Vous voyez; votre cheval est plus vrai que vous.» Le reste de notre route se fit en grand silence.

J'allai souper chez le prince, qui me lut encore une lettre de la belle dame. On ne saurait être plus sensible qu'elle l'est à toutes les affabilités que vous avez eues pour elle; il est impossible de s'en expliquer avec plus de chaleur et de vérité. Lui, il en est transporté de joie; et je reçois la récompense de vos bons procédés: il m'embrasse, il me caresse, il ne cesse de me remercier; il me charge de le mettre à vos pieds. C'est le lundi au soir que nous soupâmes ensemble. Depuis, il n'a point entendu parler de son amie, et il est tout soucieux. Moi, je le console en lui disant: «Elle arrive, elle a des visites à faire, à recevoir; peut-être qu'elle est à présent à Metz. Elle est occupée à faire sa cour à M. d'Estaing, et à pousser ses frères dans le service.» Il se lève avec fureur; il crie: « Maudit enragé philosophe, est-ce que vous avez résolu de me rendre fou?» Puis se radoucissant, il ajoute: «Ça, mon ami, plus de ces mauvaises plaisanteries-là; vous me déchirez l'âme de gaieté de cœur. » Le mélancolique ambassadeur de Hollande s'en tient les côtés et rit jusqu'aux larmes; nous traitons ensuite la chose sérieusement.

Nous convenons qu'une femme un peu aimable et un peu leste a cent occasions par mois de nous tromper, sans que nous nous en doutions, et que le plus court, le plus sûr, le plus honnête, est de s'abandonner avec tant de confiance qu'on ait honte de nous trahir. Le prince en convient, mais à condition qu'on lui permettra d'être soupçonneux, jaloux, et qu'on n'en plaisantera pas.

Mardi, depuis sept heures et demie jusqu'à deux ou trois heures, au Salon; ensuite dîner chez la belle restauratrice de la rue des Poulies; un tour de promenade jusqu'à la chute du jour. Sur les huit heures, rue Saine-Anne. Son fils[186] fait des progrès inouïs. M. Digeon vient lui en rendre compte. Elle en est transportée de joie; mais c'est un éclair qui passe, et je les trouve tristes tous deux. Comme ce que je sais de plus est de confidence et non d'observation, il ne m'est pas permis de vous en dire davantage. M. Digeon n'a et n'a jamais eu rien de commun avec Mme de Grandpré. On a fait cette découverte à l'occasion de l'instituteur qu'on se propose de prendre et qu'on ne prend toujours point. Elle lui disait: «Cela devient absolument nécessaire. Je crains que les assiduités que vous avez ici ne rendent soucieuse une personne à laquelle je serais bien fichée de causer la moindre peine.—Je vous entends, madame; je vous jure que cette personne prend le plus grand intérêt au succès de mes soins, et qu'elle n'a aucun droit de les désapprouver.—Mais il peuvent être sus d'une autre.—Cette autre-là les sait, et il y a longtemps qu'elle est la maîtresse de sa conduite, et moi de la mienne. Nous nous disons tout quand nous nous rencontrons, et nous ne nous reprochons plus rien.—Mais le public? J'ai une fille; si l'on vous supposait des vues de son côté, il n'en faudrait pas davantage pour éloigner ceux qui pourraient y prétendre; et si l'on faisait une autre supposition, il y a des gens sensés qui jugent des mœurs de l'enfant par celles de la mère.—Madame, je ne sais point de réponses à cela.» Et moi j'ajoute au récit qu'on me fait de ces conversations: Je ne sais, chère sœur, ce que vous vous proposez; mais ne concevez-vous pas que vous voilà dans la grande intimité; que vous avez autorisé M. Digeon à toucher sans scrupule, avec vous, certaines cordes; et qu'après les questions indiscrètes que vous lui avez faites, il lui est libre de vous entretenir de ce qu'il lui plaira? Elle en convient. «Mais quel remède à cela?—Aucun, si ce n'est, à la première causerie de cette nature, de vous expliquer nettement, mais sans que cela paraisse apprêté, sur les devoirs d'une femme honnête, sur les périls de ces sortes de liaisons, la paix domestique perdue, la considération publique hasardée, le respect de soi-même, et tant d'autres choses que vous peindrez avec force, et qui arrêteront votre homme tout court, au moins pour quelques mois. Je ne sais plus ce que cela deviendra.—Ni moi non plus.—Mais comme il est constant que Nature ne fera pas en votre laveur une exception à la loi générale, que vous favorisiez ou non le penchant de M. Digeon, on s'en apercevra, et voilà votre fils privé du meilleur instituteur qu'il pût avoir, votre porte fermée à M. Digeon, et peut-être l'enfant confiné dans un collège. Arrangez-vous là-dessus.»

Mardi au soir, en rentrant chez moi, j'ai appris, par un billet, que le Baron était à Paris, et par un autre billet de Grimm, qu'il était revenu de la Briche avec un certain baron de Studuitz, qui ne voulait pas s'en retourner à Gotha sans pouvoir dire à sa princesse qu'il m'a vu, tenu, embrassé pour elle, et qu'il ne fallait pas manquer à un pique-nique qu'on avait arrangé pour le lendemain mercredi chez le suisse des Feuillants. Ce billet de Grimm était assaisonné de quelques mots d'humeur qui me blessèrent; que j'allais partout excepté à la Briche; que Mme d'Épinay y avait été seule, et m'avait inutilement espéré; qu'elle n'était récompensée des attentions qu'elle avait pour mon goût et même mes fantaisies que par une exclusion qui l'offensait. Imaginez que je n'ai été au Grandval que pour servir le Baron; à Monceaux que pour la commodité de revenir tous les matins au Salon, et que je ne reste à Paris que pour ce maudit Salon et que pour lui. Le Baron, qui aurait été content de faire ses affaires à Paris, et de me ramener jeudi au Grandval, trompé dans ses espérances, me fait, d'un autre côté, une sortie abominable. L'impatience me prend; et, rendu éloquent par l'injustice de tous ces gens-là, je fois une sortie abominable contre l'amitié; je la peins comme la plus insupportable des tyrannies, comme le supplice de la vie, et je finis par ces mots: «Mes amis, vous que j'appelle mes amis pour la dernière fois, je vous déclare que je n'ai plus d'amis, que je n'en veux point, et que je veux vivre seul, puisque je suis assez malheureusement né pour ne pouvoir faire le bonheur de personne, en m'abandonnant sans réserve à ceux qui me sont chers.» À l'instant, mon âme se serra, je versai un torrent de larmes; et le marquis, qui était à côté de moi, me prit entre ses bras, m'entraîna dans une autre allée des Tuileries où cette scène se passait. En attendant le dîner, il me dit les choses les plus honnêtes, les plus douces et les plus consolantes; versa un peu de baume sur mes blessures, et me ramena à ces amis que j'avais abjurés, résolu à dîner avec eux, car je voulais m'en aller, et un peu apaisé. Ce qui m'avait ulcéré, c'est un mot de Grimm qui me dit que, puisqu'il ne pouvait plus m'écrire sans me dire la vérité, et que la vérité me faisait tant de mal, il ne m'écrirait plus. «Voilà, disais-je au marquis, ces hommes qui se piquent de délicatesse; ils me désespèrent, et, quand je me plains des peines qu'ils me causent, ils y mettent le comble en me disant froidement qu'ils ne m'en donneront plus.» Cependant le dîner fut fort bien; on s'entretint de la petitesse de ceux qui refusent des secours par vanité... On se sépara de bonne heure ... et nous nous embrassâmes tous fort tendrement.

Damilaville voulait m'entraîner chez Mme de Meaux, qui est malade et qui rend le sang par les pieds. J'aimai mieux m'en aller rue Sainte-Anne, et j'y allai. J'y restai peu de temps. Mme Le Gendre se proposait d'aller reprendre Mme de Blacy chez M. de Tressan, et elle me demandait si je pourrais lui donner des chevaux. J'allai le soir souper avec le prince; je lui en demandai, ce qu'il m'accorda. Nous passâmes la soirée, le prince et moi, à disputer sur un principe de peinture: c'est qu'il y avait dans la nature beaucoup de masses et peu de groupes. Vous n'entendez rien à cela; mais il vous suffira de savoir qu'en ayant appelé tous deux aux compositions des grands maîtres, je lui montrai que, dans les compositions du Poussin, où l'on comptait jusqu'à cent, cent vingt figures, il y avait dix, douze, quinze, vingt masses, et à peine deux ou trois groupes; et spécialement dans le Jugement de Salomon, vingt à trente figures, et pas un groupe.