J'attends un buste de l'impératrice. Elle a écrit une lettre charmante à Marmontel sur son Bélisaire. Il en a reçu une autre du fils de la reine de Suède, avec un très beau présent de sa mère: c'est une boîte d'or où l'on a exécuté en émail toutes les estampes de son ouvrage. La belle lettre du fils est encore plus précieuse que le présent de sa mère. Je tâcherai d'obtenir la communication de tout cela, et de vous en régaler. Il a vu, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, le prince héréditaire de Brunswick, qui l'a comblé d'amitiés. Après cela, croyez-vous qu'il puisse être sensible aux persécutions de la Sorbonne? J'oubliais de vous dire que la digne Sorbonne est bafouée dans toutes ces lettres. Le grand inquisiteur d'Autriche, le médecin Van Swieten, a eu l'ordre de l'empereur et de l'impératrice de faire compliment à Marmontel, et il s'en est reposé sur son fils qui s'en est acquitté on ne peut pas mieux. Savez-vous ce que je vois dans tout cela? C'est que les cours étrangères sont charmées de nasarder un peu notre ministère, et n'en perdent pas la moindre occasion. Il faut que notre langue soit bien commune dans toutes les contrées du Nord, car ces lettres auraient été écrites par les seigneurs de notre cour les plus polis qu'elles ne seraient pas mieux. Ce que je vois encore, c'est qu'à en juger par l'estime qu'on accorde à l'ouvrage de Marmontel dans ces pays, il faut même qu'en politique on n'y soit pas si avancé qu'ici Cependant ils ont là Montesquieu. Ajoutez à tous ces honneurs le plaisir d'être vengé par Voltaire. Celui-ci vient de décocher contre les Cogé, les Riballier et autres théologiens fanatiques, auteurs de la censure, une satire d'une gaieté d'enfant, mais d'une méchanceté effroyable. Elle est intitulée: Honnêteté théologique.[201] Tout cela vous attend, mais vous ne venez point.
Marmontel a encore trouvé aux eaux deux évêques avec lesquels il a eu le plaisir de ferrailler tant qu'il a voulu, et c'en est un grand pour lui. Ces saints pasteurs disaient, en soupirant, que, du train dont on y allait, la religion n'avait pas cinquante ans à durer. C'est bien dommage! Ils prétendent que les portes de l'enfer sont à Ferney, et ils oublient qu'il est écrit qu'elles ne prévaudront jamais.
La petite sœur s'est si bien trouvée du voyage de Sceaux, qu'elle ne demanderait pas mieux que d'y retourner. Nous attendons le retour du prince et du beau temps pour avoir des chevaux. Il serait bien plaisant qu'elle trouvât sa défaite dans le lieu même où elle s'égara une fois très-inutilement avec M. de ***. Vous en souvenez-vous? Mais, à propos, n'avez-vous point entendu parler de M. Vialet? Je suis un peu curieux de revoir Suard, et pour cause. Adieu; bonsoir, bonnes amies. Vous deviez être à Paris le 4 ou le 5 d'octobre. C'est donc comme cela que vous tenez parole? Je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime bien.
[CX]
Paris, le 24 août 1768.
MESDAMES ET BONNES AMIES,
Vous voilà donc arrivées bien fatiguées, bien malades, malgré toutes les politesses et toutes les révérences des maîtres et maîtresses de poste. C'est que vous n'êtes plus Mes pour ces violentes expéditions-là. Il faut prendre son parti, et s'en aller une autre fois tout doucement à Isle. Il vaut mieux s'ennuyer sur les grands chemins deux ou trois jours de plus que d'exposer sa santé. Entendez-vous? Vous en serez quittes cette armée pour le torticolis. Maman se redressera tout à fait, je l'espère, mais vous serez les plus méchantes créatures qu'il y ait au monde, si vous souffrez, les années suivantes, qu'elle vieillisse de dix ans en vingt-quatre heures. Entendez-vous? J'irai, un de ces matins, remercier M. Soldini, et lui demander en grâce, pour l'avenir, les meilleurs postillons et les plus mauvais chevaux.
Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous saviez l'état misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre départ. Cela m'est arrivé sans que je m'en doutasse. Il faut que je vous aime deux fois plus que je ne croyais. Je savais pourtant bien que je vous aimais beaucoup. Vous, mademoiselle, qui devinez tout, devineriez-vous bien d'où je viens? Du concert des Tuileries, tout seul Convenez qu'il faut être bien embarrassé de sa personne; aussi le suis-je; j'ai de l'ouvrage jusque par-dessus les yeux, et je ne saurais rien faire. Je suis invité au Grandval à la Briche, à Aubonne, et je ne me soucie pas d'y aller. Je ne me trouve bien ni chez moi, ni ailleurs. La compagnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand elle me manque: c'est surtout vers les cinq heures du soir que je sauterais volontiers jusqu'à onze. Vous trouvez les journées trop courtes, et moi je les trouve trop longues.
Ce n'est pas que je n'aie été secouru par quelque distraction; j'ai conduit deux Anglais, qu'on m'avait adressés, chez Eckard, qui a été, pendant trois heures de suite, divin, merveilleux, sublime. Je veux mourir si, pendant cet intervalle-là, j'ai seulement songé que vous fussiez au monde: c'est que je ne songeais pas qu'il y eût un monde; c'est qu'il n'existait plus pour moi que des sons merveilleux et moi