Cela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. H y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui les avaient faits, et qui espéraient que le prix appartiendrait à l'un d'eux, se disaient amicalement: «J'ai fait une assez bonne chose, mais tu en as fait une belle; et si tu as le prix, je m'en consolerai» Eh bien, mesdames, ils en ont été frustrés tous les trois. La cabale l'a adjugé à un nommé Moitte, élève de Pigalle... Revenons à nos assistants sur la place du Louvre.

C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot, à qui le public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, avaient adjugé le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris, des injures, des huées, de la fureur. Ce fut un tumulte effroyable. Le premier qui se présenta pour sortir fut l'abbé Pommyer, membre honoraire. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fît passage. La foule s'ouvrit, et tandis qu'il traversait, on lui criait: Passe... L'élève injustement couronné parut ensuite; les plus jeunes de ses camarades s'attachèrent à ses vêtements et lui crièrent: Croûte, croûte abominable, tu n'entreras pas; nous t'assommerons plutôt. Et puis, c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre. Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait: «Messieurs! ce n'est pas moi, c'est l'Académie»; et on lui répondait: «Si tu n'es pas un infâme, remonte et va leur dire que tu ne veux pas entrer.» Il s'éleva, dans ces entrefaites, une voix qui disait: Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place, avec Millet sur son dos. Peu s'en fallut que cela ne s'exécutât. Cependant les académiciens, qui s'attendaient à être sifflés, honnis, bafoués, n'osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas: ils le forent avec le plus grand éclat possible. Cochin avait beau leur crier: Que les mécontents viennent s'inscrire chez moi, on ne l'écoutait pas; on bafouait, on sifflait, on honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et du ton que vous lui connaissez, s'adressa à un particulier qu'il prit pour un artiste et qui ne l'était pas; il lui demanda s'il était en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait pas en bas-reliefs, mais qu'il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que la nuit survint, et que tout s'apaisa. Pas tout à fait: les élèves indignés s'ameutèrent, et concertèrent pour la première assemblée de l'Académie une nouvelle avanie. Ils s'informèrent exactement qui est-ce qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui avait été pour Moitte. Us s'assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous les instruments d'un charivari, et bonne résolution de les employer; mais cette résolution ne tint pas contre la crainte de la garde et de la prison. Ils se contentèrent de former une haie au milieu de laquelle tous leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont, Van Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et applaudis. Arrive Pigalle. A peine est-il engagé dans la file qu'on s'écrie: du dos! qu'il se fait un demi-tour, et qu'on le salue du derrière. Mêmes honneurs à Cochin, mêmes honneurs à M. et à Mme Vien, mêmes honneurs aux autres.

Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu'il ne restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas fâchée de connaître celui de Millot; je l'ai vu et je vais vous le décrire.

À droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés; l'un les bras liés sur le dos; un Israélite, occupé à lier les bras des deux autres. Ensuite, le jeune David, porté sur son char par des femmes dont une, prosternée, embrasse ses jambes; d'autres l'élèvent; une dernière le couronne. Puis son char attelé de deux chevaux fougueux; à la tête de ces chevaux, un écuyer qui les tient par la bride, et se dispose à remettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un vigoureux Israélite qui enfonce une pique dans la tête de Goliath, qu'on voit énorme, renversé, effroyable, les cheveux épars sur la terre. Plus loin, à gauche, des femmes qui dansent, qui chantent, qui accordent leurs instruments. Parmi celles qui dansent, une espèce de bacchante, frappant du tambour, déploie, avec une grâce infinie, jambes et bras en l'air. Sur le devant, une autre danseuse qui tient son enfant par la main; l'enfant danse aussi; mais il a le regard attaché sur l'horrible tête, et son expression est mêlée de terreur et de joie. Sur le fond, des hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras élevés, en acclamation.

Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu qu'ils reprochaient à l'élève d'avoir du génie. Ils ont repris le char, qui n'est pas même une licence. Cochin, plus adroit, m'a écrit que chacun jugeait par ses yeux, et que celui qu'il avait couronné lui avait montré plus de talent; discours d'un homme sans goût et sans bonne foi D'autres ont avoué que le bas-relief de Millot était excellent, à la vérité; mais que Moitte était plus habile, et on leur a demandé à quoi bon les prix si l'on jugeait la personne et non pas l'ouvrage?

Mais écoutez une singulière rencontre de circonstances. C'est qu'au moment où Millot était dépouillé par l'Académie, mais au même moment, je lisais une lettre de Falconet où il me disait: «J'ai vu chez Le Moyne un élève appelé Millot, qui m'a paru avoir du talent et de l'honnêteté; tâchez de me l'envoyer; je vous laisse le maître des conditions.» Je cours chez Le Moyne; je lui fais part de ma commission. Le Moyne lève les mains au ciel, et s'écrie: «La Providence! la Providence!» Et moi, d'un ton bourru, je réponds: «La Providence! la Providence! Est-ce que tu crois que la Providence a été faite pour réparer vos sottises!» Millot survient; je l'invite à me venir voir. Le lendemain, il est chez moi. Ce jeune homme était défait comme après une longue maladie; il avait les yeux gonflés et rouges; il me disait d'un ton à me déchirer: «Après avoir été à charge à mes pauvres parents pendant dix-sept ans, au moment où j'espérais! Après avoir travaillé dix-sept ans, depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit! Ah! monsieur! je suis perdu. Encore, si j'avais l'espérance de gagner le prix l'an qui vient; mais rien n'est plus incertain; il y a là un Stouf, un Foucou!» Ce sont les noms de ses deux concurrents de cette année. Je lui proposai le voyage de Russie; il me demanda le reste de la journée pour en délibérer avec lui-même et ses amis. Il revint, il y a quelques jours, et voici sa réponse: «Monsieur, je suis on ne saurait plus sensible à vos offres; j'en sens tout l'avantage; mais on ne suit pas notre talent par intérêt. Il faut présenter aux académiciens une occasion de réparer leur injustice; il faut aller à Rome ou mourir!» Et voilà, bonnes amies, comme on décourage, on désole le mérite; comme on se déshonore soi-même et son corps; comme on fait le malheur d'un élève et le malheur d'un autre, à qui ses camarades jetteront au nez, sept ans de suite, la honte de sa réception, et comme il y a quelquefois du sang répandu.

L'Académie inclinait à décimer les élèves. Boucher, doyen de l'Académie, refusa d'assister à cette délibération. Van Loo représenta qu'ils étaient tous également innocents ou coupables; que leur code n'était pas militaire; et qu'il ne répondait pas des suites. En effet, si ce projet avait passé, les décimés étaient bien résolus à cribler Cochin de coups d'épée. Cochin, plus en faveur et plus envié, a supporté la plus forte partie de la haine des élèves et du blâme public.

Je lui écrivais, il y a quelques jours: «Eh bien! vous avez donc été hués, honnis, bafoués par vos élèves. Ils pourraient bien avoir tort; mais il y a cent à parier contre un qu'ils ont raison. Ces enfants-là ont des yeux, et ce serait pour la première fois qu'ils se seraient trompés.»

En effet, à peine les prix sont-ils exposés qu'ils sont jugés par les élèves, et qu'ils ont dit: Voilà le meilleur. J'ai appris, à cette occasion, un trait singulier de Falconet. Son fils avait concouru. Les prix étaient exposés, et celui du jeune Falconet n'était pas bon. Son père le prit par la main, et, le conduisant dans le salon, il lui dit: «Tiens, juge toi-même.» L'enfant avait la tête baissée, et ne répondait rien. Alors le père, se tournant vers les académiciens, ses confrères, leur dit: «Il a M un sot prix, et il n'a pas le courage de le retirer. Ce n'est pas lui, messieurs, qui l'emporte, c'est moi.» Puis il mit le tableau de son fils sous son bras, et s'en alla. Ah! si ce bourru-là, qui est juste et qui déteste Pigalle, avait été à Paris, et à la séance de l'Académie!...

Depuis que les pièces de poésie qui ont concouru ont été imprimées, on a fait ces deux vers à propos de celle de M. de Langeac: