(ŒUVRES COMPLÈTES DE DIDEROT, TOME DIX-NEUVIÈME CORRESPONDANCE II)

L

Paris, le 3 novembre 1760.

Ce lundi matin, Mme d'Aine a renvoyé dans son équipage, à Paris, un de ses parents, avec un homme d'affaires qui lui est attaché. J'ai profité de l'occasion pour m'en revenir, le Baron m'ayant assuré qu'il ne ferait ici aucun voyage dans le courant de la semaine. Mme d'Aine, que j'ai trouvée seule au bas de l'escalier, m'a dit: «J'avais compté sur vous pour jusque après la Saint-Martin; mais je vois ce que c'est.» Je n'en suis pas convenu, quoique cela fût vrai.

Nous nous sommes bien embrassés, Mme d'Aine et moi; je l'ai remerciée de mon mieux. Elle m'a dit que la chambre que j'occupais serait dorénavant appelée la mienne, et que je ne pourrais jamais m'installer ni trop tôt, ni pour trop longtemps. Nous avons eu, le Baron et moi, deux moments fort doux: l'un en nous retrouvant quand j'arrivai au Grandval, l'autre en nous séparant aujourd'hui. Il avait, ces deux jours-là, l'air touché: la première fois de plaisir, la seconde fois de peine. J'ai gagné de l'intimité avec Mme d'Holbach. J'ai eu quelque occasion de m'apercevoir qu'elle avait conçu beaucoup d'estime pour moi. J'ai été flatté de voir que mon témoignage donnait du poids à des récits qu'on lui faisait, et qu'elle avait de la répugnance à croire. Elle m'a vu partir avec peine. Elle ne doutait pas qu'un mot d'elle ne me retînt, mais elle ne l'a pas dit. Et le père Hoop? Nous nous sommes baisé les joues, serré les mains, et bien promis de nous rapprocher incessamment. Je lui ai conseillé, en attendant, d'aller prendre l'air sur les lieux hauts.

Me voilà donc de retour à Paris. J'arrive, et je retrouve Jeanneton convalescente de plusieurs abcès à la gorge, pour lesquels elle a été soignée plusieurs fois, et qu'il a fallu ouvrir à la lancette, les uns après les autres; ma femme au vin de quinquina, pour une fièvre réglée dont elle a eu les premiers accès dans les premiers jours de mon départ, et qu'on n'a point encore pu déraciner; la petite fille avec le nez galeux, la fièvre, et les amygdales enflées: ainsi me voilà dans un hôpital, et je suis où je dois être, car je ne me porte pas trop bien. J'ai l'estomac tout à fait dérangé. J'avais pris sur moi de ne plus paraître à table le soir; ils m'entraînèrent hier malgré moi. Il y avait des poires excellentes, j'en mangeai une, et puis une autre, et une troisième: je les sens aujourd'hui à six heures comme si je sortais de table. Le thé n'y a rien lait; mais cela finira comme toutes les indigestions, et puis je me porterai bien, et ce sera pour longtemps; car me voilà rendu à ma vie ordinaire et sobre.

Tout en arrivant à Paris, je suis accouru sur le quai des Miramionnes; car il fallait que j'eusse vos lettres, s'il m'en était venu quelques-unes, et que je les empêchasse d'aller me chercher au Grandval où je n'étais plus, et où j'avais assuré avant-hier à Damilaville que je resterais jusqu'à mardi Damilaville n'y est pas; il dîne chez une amie. En attendant qu'il revienne et que je vous lise, je vous écris.

Combien de tournées j'ai déjà faites depuis que je suis rentré dans cet enfer! Combien j'ai vu de monde! Quelle vie en comparaison de celle des champs! Je ne serais pas ici, si j'avais pensé que c'est lundi, et que Grimm est arrivé de la Chevrette. Mais je me console de cette distraction. Si je ne suis pas avec lui, du moins je m'entretiens avec vous. Damilaville, qui est très-pressé de me voir, m'a fait dire par son domestique que si je ne me hâtais pas d'aller à lui, il se hâterait de venir à moi. Je l'ai prié très-instamment, par un petit billet, de rester où il était; que je n'avais que faire de lui avant deux ou trois heures. J'emploierai la moitié de ce temps à écrire à mon amie; et quand je lui aurai rendu compte de toutes mes heures, j'emploierai celles qui me resteront à rêver avec elle; je la chercherai dans le salon, je me placerai à côté d'elle, je la serrerai. Auparavant, je l'aurai longtemps regardée sans qu'elle m'ait vu, sans que personne me gênât; car je me suppose invisible.