Mlle Boileau n'était ni habillée ni emmessée, et elle dînait en ville, ce qui nous sépara promptement. Je donnai à M. Gaschon trois quarts d'heure dont Mlle Boileau ne voulait point. Je le trouvai. Oh! combien nous dîmes de folies! Je le quittai pour me rendre à dîner chez le Baron; mais nous nous retrouverons, rue Pavée, Mlle Boileau et moi, après-demain. Il faut pourtant que j'aie vu Mme de Solignac chez elle avant voire retour, que l'on ne croit pas ici aussi voisin que vous l'imaginez. En vérité, je jure qu'avec ces malles descendues, ces chevaux demandés, madame votre mère vous joue.
Je dînai chez le Baron avec l'auteur de Caliste. Il n'a pas une once de chair sur le corps; un petit nez aquilin, une tête allongée, un visage effilé, de petits yeux perçants, de longues jambes, un corps mince et fluet; couvrez cela de plumes, ajoutez à ses maigres épaules de longues ailes, recourbez les ongles de ses pieds et de ses mains, et vous aurez un tiercelet d'épervier. Je lui fis beaucoup de compliments sur sa pièce, et ils étaient sincères. Nous nous promîmes de nous revoir. Ce sera quand il voudra; c'est son affaire. La présence de Saurin renferma un peu les amitiés que j'aurais faites à Colardeau, je craignis d'allumer de la jalousie; Grimm et Colardeau allèrent sur les cinq heures à la Comédie. Moi je vins ici sur les sept heures chercher une lettre de vous, que j'y trouvai; c'est la quarante-deuxième. Morphyse sera donc toujours Morphyse, un gros écheveau brouillé de secrets et de mystères. M. Fourmont n'était pas encore hier à Paris; car on n'aurait pas manqué de me le dire. Emballez toujours vos chiffons, mais emballez les uns après les autres; sans cette précaution, craignez que l'impatience ne vous prenne trop violente, lorsque vous n'aurez plus rien à serrer, et que le premier pas réel ne se fera point, et que vous aurez fait le dernier pas imaginaire vers Paris.
Je suis bien aise qu'il y ait par-ci par-là, dans mes griffonnages, quelques mots que vous puissiez lire à madame votre mère, et qui vous fassent pardonner un peu l'exactitude de ce commerce; car je crois que, sans un peu d'intérêt, elle me pardonnerait aisément une passion qui vous rendrait malheureuse.
Ce vers qui vous plaît tant, et qui me fait tourner la tête, à moi:
Peut-être que mon père y mêla quelques pleurs[96],
croyez-vous bien qu'il y a ici des gens d'un goût assez gauche pour oser l'attaquer, et à qui il a fallu que je disse: Grosses bêtes, ne voyez-vous pas comme ces pleurs excusent son père, dans le moment le plus cruel? Et comme cette réflexion, au moment de mourir, fait honneur à cette fille! Et puis, quel tableau que celui d'un père qui laisse tomber des larmes dans la même coupe où il verse des poisons pour sa fille! Il n'y a rien de sacré pour la sottise, la méchanceté et l'envie; elles portent leurs mains sacrilèges sur tout.
Depuis que je suis revenu de la campagne, il me semble que je ne sens plus si bien que je vous aime. C'est un bruit autour de moi; ce sont des saccades: c'est un charivari qui m'arrache à moi-même. Je ne saurais plus donner d'attention aux mouvements de cœur. Il fut de la retraite, du repos, du silence aux amants. Le tumulte des grandes villes ne fatigue personne comme eux. Ils soupirent après la fin du jour; c'est lorsque le sommeil enchaînera tous ces êtres bruyants qui les distraient et qui les importunent qu'ils se retrouveront avec leur amie.
Vous voilà donc bien fière de sa bonne humeur. Jouissez-en. Pour moi, j'en serais affligé. Je ne pourrais souffrir de devoir à la satisfaction d'une misérable petite fantaisie le prix de mon attachement, de mes soins, de ma tendresse, d'une infinité de qualités personnelles. Il est bien malheureux qu'elle n'ait pas tous les jours des casaquins estropiés à raccommoder; vous seriez dispensée d'être vraie, douce, honnête, attentive, franche, soumise, vertueuse, désintéressée; vous seriez chérie sans toutes ces misères-là.
C'était bien mon dessein de ne pas écrire à ce méchant et extraordinaire enfant des Délices[97]; mais comment pourrai-je à présent m'en tirer? Voilà-t-il pas que Damilaville et Thiriot m'ont mis dans la nécessité de lui faire passer mes observations sur Tancrède!
Le chevalier de Jaucourt. Ne craignez pas qu'il s'ennuie de moudre des articles; Dieu le fit pour cela. Je voudrais que vous vissiez comme sa physionomie s'allonge quand on lui annonce la fin de son travail, ou plutôt la nécessité de le finir. Il a vraiment l'air désolé. Je serai quitte de mon ouvrage avant Pâques, ou je serai mort. Vous en croirez tout ce qu'il vous plaira, mais cela sera. Ce qui me prend un temps infini, ce sont les lettres que je suis forcé d'écrire à mes paresseux de collègues, pour les accélérer. Ils ont la peau si dure, que j'ai beau piquer des deux, ils n'en vont pas plus vite; mais, sans l'attention de leur tenir sans cesse l'éperon dans le flanc, ils s'arrêteraient tout court.