LA SULTANE.

Arrêtez, émir... Lively se renversa sur une pile de carreaux, exposant à ses regards des charmes qu'il ne parcourut point sans partager son égarement. Il n'en revint que pour chanter une seconde fois, et augmenter l'évanouissement de la princesse, qui durerait encore si l'oiseau ne s'était avisé de battre des ailes et de lui faire de l'air. Lively se trouva si bien de son ramage, que sa première pensée fut de le prier de chanter souvent: ce qu'elle obtint sans peine; elle ne fut même que trop bien obéie: l'oiseau chanta tant pour elle, qu'il s'enroua; et c'est de là que vient aux pigeons leur voix enrhumée et rauque. Émir, n'est-ce pas cela?... Et vous, madame, continuez.

LA PREMIÈRE FEMME.

Ce fut un malheur pour l'oiseau, car quand on a de la voix on est fâché de la perdre; mais il était menacé d'un malheur plus grand: la princesse, un matin à son réveil, trouva un petit esprit à ses côtés; elle appela ses femmes, les interrogea sur le nouveau-né: Qui est-il? d'où vient-il? qui l'a placé là? Toutes protestèrent qu'elles n'en savaient rien. Dans ces entrefaites arriva Kinkinka; à son aspect les femmes de la princesse disparurent; et l'empereur, demeuré seul avec sa fille, lui demanda, d'un ton à la faire trembler, qui était le mortel assez osé pour être parvenu jusqu'à elle; et, sans attendre sa réponse, il court à la fenêtre, l'ouvre, et saisissant le petit esprit par l'aile, il allait le précipiter dans un canal qui baignait les murs de son palais, lorsqu'un tourbillon de lumière se répandit dans l'appartement, éblouit les yeux du monarque, et le petit esprit s'échappa. Kinkinka, revenu de sa surprise, mais non de sa fureur, courait dans son palais en criant comme un fou qu'il en aurait raison; que sa fille ne serait pas impunément déshonorée; pardieu; qu'il en aurait raison... L'oiseau blanc savait mieux que personne si l'empereur avait tort ou raison d'être fâché; mais il n'osa parler, dans la crainte d'attirer quelque chagrin à la princesse; il se contenta de se livrer à une frayeur qui lui fit tomber les longues plumes des ailes et de la queue; ce qui lui donna un air ébouriffé.

LA SULTANE.

Et Lively cessa de se soucier de lui, lorsqu'il eut cessé d'être beau; et comme il avait perdu à son service une partie de son ramage, elle dit un jour à sa toilette: «Qu'on m'ôte cet oiseau-là; il est devenu laid à faire horreur, il chante faux; il n'est plus bon à rien...» À vous, madame seconde, continuez.

LA SECONDE FEMME.

Cet arrêt se répandit bientôt dans le palais; l'eunuque crut qu'il était temps de profiter de la disgrâce de l'oiseau, et de venger celle de son nez; il démontra à la princesse, par toutes les règles de la nouvelle cuisine, que l'oiseau blanc serait un manger délicieux; et Lively, après s'être un peu défendue pour la forme, consentit qu'on le mît à la basilique. L'oiseau blanc outré, comme on le pense bien, pour peu qu'on se mette à sa place, s'élança au visage de la princesse, lui détacha quelques coups de bec sur la tête, renversa les flacons, cassa les pots, et partit.

LA SULTANE.

Lively et son cuisinier en furent dans un dépit inconcevable. «L'insolent!» disait l'une; l'autre: «Ç'aurait été un mets admirable!»