«Vous souvient-il, très-respectable sultan, que quand l'impératrice, ma mère, eut quarante ans, vous la reléguâtes dans un vieux palais abandonné, sur les bords de la mer, sous prétexte qu'elle ne pouvait plus avoir d'enfants; qu'il fallait assurer la succession au trône, et qu'il était à propos qu'elle priât les Pagodes, en qui elle avait toujours eu grande dévotion, de vous en envoyer avec la nouvelle épouse que vous vous proposiez de prendre? La bonne dame ne donna point dans vos raisons, et ne pria pas; elle ne crut pas devoir hasarder la réputation dont elle jouissait, d'obtenir d'en haut de la pluie, du beau temps, des enfants, des melons, tout ce qu'elle demandait: elle craignit qu'on ne dît qu'il ne lui restait de crédit, ni sur la terre, ni dans les cieux; car elle savait bien que, si elle n'était plus assez jeune pour vous, vous seriez trop vieux pour une autre.

—Mon fils, dit Zambador, vous êtes un étourdi; vous parlez comme votre mère, qui n'eut jamais le sens commun. Savez-vous que tandis que vous couriez les champs avec vos plumes, j'ai fait ici des enfants?»

LA SULTANE.

Cela pouvait n'être pas exactement vrai; mais quand de petits princes sont au monde, c'est le point principal; qu'ils soient de leur père ou d'un autre, les grands-pères en sont toujours fort contents.

LA SECONDE FEMME.

Le prince répara sa faute, et dit à son père qu'il était charmé qu'il fût toujours en bonne santé; puis il ajouta: «Prenez donc la peine de vous rappeler ce qui se passa à la cour de Tongut. Lorsque vous m'y envoyâtes avec le titre d'ambassadeur, demander pour vous la princesse Lirila, ce qui signifie dans la langue du pays, l'Indolente ou l'Assoupie, vous m'en voulûtes assez mal à propos, de ce que ne trouvant pas Lirila digne de vous, je la pris pour moi. Mais écoutez maintenant comme la chose arriva.

«Quelques jours après ma demande, je rendis à Lirila une visite, pendant laquelle je la trouvai moins assoupie qu'à l'ordinaire. On l'avait coiffée d'une certaine façon avec des rubans couleur de rose, qui relevaient un peu la pâleur de son teint. Des rideaux cramoisis, tirés avec art, jetaient sur son visage un soupçon de vie; on eût dit qu'elle sortait des mains d'un célèbre peintre de notre académie. Elle n'avait pas la contenance plus émue, ni le geste plus animé; mais elle ne bâilla pas quatre fois en une heure. On aurait pu la prendre, à sa nonchalance, à sa lassitude vraie ou fausse, pour une épousée de la veille.»

LA SULTANE.

Madame ne pourrait-elle pas aller un peu plus vite, et penser qu'elle n'est pas la princesse Lirila?

Ce mot de la sultane désola les deux femmes et les deux émirs: ils étaient tous quatre attendus en rendez-vous; et Mirzoza, qui le savait, souriait entre ses rideaux de leur impatience.