LA PREMIÈRE FEMME.
Il dit: «Je ne sus d'abord où je me retirerais. Après quelques réflexions sur mon ignorance, car je n'avais jamais donné dans ces harangues où l'on me félicitait de mon profond savoir, il me prit envie de renouer connaissance avec Vérité, chez laquelle j'avais passé mes premières années. Je partis dans le dessein de la trouver; et comme je n'étais occupé d'aucune passion qui m'éloignât de son séjour, je n'eus presque aucune peine à la rencontrer. Je voyageai cette fois dans des dispositions d'âme plus favorables que la première. Les femmes de votre cour, seigneur, et la princesse Lirila ne me donnèrent pas les mêmes distractions que les jeunes vierges de la guenon couleur de feu.»
LA SULTANE.
Je crois, en effet, que l'image d'une jolie femme est mauvaise compagnie pour qui cherche Vérité.
LA PREMIÈRE FEMME.
«J'avais entièrement oublié les usages de la cour de cette fée, lorsque j'y arrivai; et je fus tout étonné de n'y voir que des gens presque nus. Les riches vêtements dont je m'étais précautionné m'auraient été tout à fait inutiles, peut-être même déshonoré, si la fée m'eût laissé libre sur mes actions. Ce n'étaient ici, et au Tongut, que des magnificences. Chez la fée Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble nouveau.
«Lorsqu'on m'introduisit, la fée était vêtue d'une gaze légère, qu'elle prenait toujours pour les nouveaux venus, mais qu'elle quittait à mesure qu'on se familiarisait avec elle. La chaise longue sur laquelle elle reposait n'aurait pas été assez bonne pour la bourgeoise la plus raisonnable; elle était d'un bleu foncé, relevée par des carreaux de Perse, fond blanc. Je fus surpris de ce peu de parure. On me dit que la fée n'en prenait presque jamais davantage, à moins qu'elle n'assistât à quelque cérémonie publique, ou qu'un grand intérêt ne la contraignît de se déguiser, comme lorsqu'il fallait paraître devant les grands. Toutes ces occasions lui déplaisaient, parce qu'elle ne manquait guère d'y perdre de sa beauté. Elle avait surtout une aversion insurmontable pour le rouge, les plumes, les aigrettes et les mouches. Les pierreries la rendaient méconnaissable. Elle ne se parait jamais qu'à regret.
«Elle avait à ses côtés une nièce qui s'appelait Azéma, ou, dans la langue du pays, Candeur. Cette nièce avait d'assez beaux yeux, la physionomie douce, et par-dessus cela, le teint de la plus grande blancheur. Cependant elle ne plaisait pas: elle avait toujours un air si fade, si insipide, si décent, qu'on ne pouvait l'envisager sans se sentir peu à peu gagner d'ennui. Sa tante aurait bien voulu la marier, et même avec moi; car elle avait vingt-deux ans passés, temps où l'on doit épouser ou jamais. Mais pour être son neveu, il aurait fallu courir sur les brisées du génie Rousch, qui en était éperdu.
«Rousch était le plus vilain, le plus dangereux, le plus ignoble des génies. Il était mince, il avait le teint basané, la figure commune, l'air sournois, les yeux renfoncés et couverts, les lèvres épaisses, l'accent gascon, les cheveux crépus, la bouche grande et les dents doubles.»
LA SULTANE.