«Toutes ces choses s'étaient passées, lorsque Rousch reparut: il avait vu Nucton, et ils avaient concerté de me faire rentrer cent pieds sous terre; c'était leur expression. La pauvre Azéma, dont ils avaient découvert la retraite, avait déjà éprouvé les cruels effets de leur haine. Rousch lui avait soufflé sur le visage une poudre qui l'avait rendue toute noire. Dans cet état elle n'osait se montrer; elle vivait donc renfermée, détestant à chaque moment Rousch et arrosant sans cesse de ses larmes un miroir qui lui peignait toute sa laideur, et qu'elle ne pouvait quitter. Sa tante apprit son malheur, la plaignit et vint à son secours. Elle essaya de laver le visage de sa triste nièce; mais elle y perdit ses peines. Noire elle était, noire elle resta: ce qui détermina la fée à la transformer en colombe et à lui restituer sa première blancheur sous une autre forme.

«Vérité, de retour chez Azéma, songea à me garantir des embûches de Rousch. Pour cet effet, elle me fit partir incognito. Mais admirez les caprices des femmes et surtout de Trocilla; elle ne me sut pas plus tôt éloigné d'elle, qu'elle songea à s'approcher de moi. Elle s'informa de la route que j'avais prise, et me suivit. Rousch, instruit de notre aventure, connaissant assez bien son monde, et particulièrement Trocilla, ne douta point qu'il ne parvînt au lieu de ma retraite, en marchant sur ses traces. Sa conjecture fut heureuse; et, un matin, nous nous trouvâmes tous trois en déshabillé dans un même jardin.

«La présence de Trocilla me consola un peu de celle de Rousch. Je fus flatté d'avoir fait faire quatre cent cinquante lieues à une femme de son caractère; et je me déterminai à la revoir. Ce n'était pas le moyen d'éviter Rousch; car Trocilla et Rousch se connaissaient de longue main, et ils avaient toujours été passablement ensemble. C'était de concert avec elle qu'il ébauchait tous ces récits scandaleux. Il inventait le fond; elle mettait de l'originalité dans les détails, d'où il arrivait qu'on les écoutait avec plaisir, qu'on les répétait partout, qu'on paraissait y croire, mais qu'on n'y croyait pas.»

LA SULTANE.

Il y a quelquefois tant de finesse dans votre conte, que je serais tentée de le croire allégorique.

LE PREMIER ÉMIR.

«Un soir qu'une des boiteuses de Trocilla m'introduisait chez sa maîtresse par un escalier dérobé, j'allai donner rudement de la tête contre celle de Rousch, qui s'esquivait par le même escalier. Nous fûmes l'un et l'autre renversés par la violence du choc. Rousch me reconnut au cri que je poussai. «Malheureux, s'écria-t-il, que le destin a conduit ici, tremble. Tu vas enfin éprouver ma colère.» À l'instant il prononça quelques mots inintelligibles, et je sentis mes cuisses rentrer en elles-mêmes, se raccourcir et se fléchir en sens contraire, mes ongles s'allonger et se recourber, mes mains disparaître, mes bras et le reste de mon corps se revêtir de plumes. Je voulus crier, et je ne pus tirer de mon gosier qu'un son rauque et lugubre. Je le redis plusieurs fois; et les appartements en retentirent et le répétèrent. Trocilla accourut au ramage, qui lui parut plaisant; elle m'appela: «Petit, petit.» Mais je n'osai pas me confier à une femme qui n'avait de fantaisie que pour les hiboux. Je pris mon vol par une fenêtre, résolu de gagner le séjour de Vérité et de me faire désenchanter; mais je ne pus jamais reprendre le chemin de son séjour. Plus j'allais, plus je m'égarais. Ce serait abuser de votre patience que de vous raconter le reste de mes voyages et mes erreurs. D'ailleurs tout voyageur est sujet à mentir. J'aurais peur de succomber à la tentation, et j'aime mieux que ce soit Vérité qui vous achève elle-même mes aventures.»

LA SULTANE.

Ce sera la première fois qu'elle se mêlera de voyage.

LE PREMIER ÉMIR.