Autre vide déplaisant entre la tablette du secrétaire et la belle tête de Rubens, il fut rempli par deux La Grenée.
Ici c'est une Magdeleine du même artiste; là, c'est une esquisse ou de Vien ou de Machy; car je donnai aussi dans les esquisses. Et ce fut ainsi que le réduit édifiant du philosophe se transforma dans le cabinet scandaleux du publicain. J'insulte aussi à la misère nationale.
De ma médiocrité première, il n'est resté qu'un tapis de lisières. Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j'ai juré et je jure, car les pieds de Denis le philosophe ne fouleront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie, que je réserverai ce tapis, comme le paysan transféré de sa chaumière dans le palais de son souverain réserva ses sabots.
Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j'entre dans mon cabinet, si je baisse la vue, j'aperçois mon ancien tapis de lisières; il me rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non, mon ami, non: je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi; il me trouve la même affabilité. Je l'écoute, je le conseille, je le secours, je le plains. Mon âme ne s'est point endurcie; ma tête ne s'est point relevée. Mon dos est bon et rond, comme ci-devant. C'est le même ton de franchise; c'est la même sensibilité. Mon luxe est de fraîche date et le poison n'a point encore agi. Mais avec le temps, qui sait ce qui peut arriver? Qu'attendre de celui qui a oublié sa femme et sa fille, qui s'est endetté, qui a cessé d'être époux et père, et qui, au lieu de déposer au fond d'un coffre fidèle, une somme utile…
Ah, saint prophète! levez vos mains au ciel, priez pour un ami en péril, dites à Dieu: si tu vois dans tes décrets éternels que la richesse corrompe le coeur de Denis, n'épargne pas les chefs- d'oeuvre qu'il idolâtre; détruis-les et ramène-le à sa première pauvreté; et moi, je dirai au ciel de mon côté: O Dieu! je me résigne à la prière du saint prophète et à ta volonté! Je t'abandonne tout; reprends tout; oui, tout, excepté le Vernet. Ah! laisse-moi le Vernet!
Ce n'est pas l'artiste, c'est toi qui l'as fait. Respecte l'ouvrage de l'amitié et le tien. Vois ce phare, vois cette tour adjacente qui s'élève à droite; vois ce vieil arbre que les vents ont déchiré. Que cette masse est belle! Au-dessous de cette masse obscure, vois ces rochers couverts de verdure. C'est ainsi que ta main puissante les a formés; c'est ainsi que ta main bienfaisante les a tapissés. Vois cette terrasse inégale, qui descend du pied des rochers vers la mer. C'est l'image des dégradations que tu as permises au temps d'exercer sur les choses du monde les plus solides. Ton soleil l'aurait-il autrement éclairée? Dieu! si tu anéantis cet ouvrage de l'art, on dira que tu es un Dieu jaloux. Prends en pitié les malheureux épars sur cette rive. Ne te suffit-il pas de leur avoir montré le fond des abîmes? Ne les as-tu sauvés que pour les perdre? Écoute la prière de celui-ci qui te remercie. Aide les efforts de celui-là qui rassemble les tristes restes de sa fortune. Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux: hélas! il se promettait des retours si avantageux; il avait médité le repos et la retraite; il en était à son dernier voyage. Cent fois dans la route, il avait calculé par ses doigts le fond de sa fortune; il en avait arrangé l'emploi: et voilà toutes ses espérances trompées; peine lui reste-t-il de quoi couvrir ses membres nus. Sois touché de la tendresse de ces deux époux. Vois la terreur que tu as inspirée à cette femme. Elle te rend grâce du mal que tu ne lui as pas fait. Cependant, son enfant, trop jeune pour savoir à quel péril tu l'avais exposé, lui, son père et sa mère, s'occupe du fidèle compagnon de son voyage; il rattache le collier de son chien. Fais grâce à l'innocent. Vois cette mère fraîchement échappée des eaux avec son époux; ce n'est pas pour elle qu'elle a tremblé, c'est pour son enfant. Vois comme elle le serre contre son sein; vois comme elle le baise. O Dieu! reconnais les eaux que tu as créées. Reconnais-les, et lorsque ton souffle les agite, et lorsque ta main les apaise. Reconnais les sombres nuages que tu avais rassemblés, et qu'il t'a plu de dissiper. Déjà ils se séparent, ils s'éloignent, déjà la lueur de l'astre du jour renaît sur la face des eaux; je présage le calme à cet horizon rougeâtre. Qu'il est loin, cet horizon! il ne confine point avec la mer. Le ciel descend au- dessous et semble tourner autour du globe. Achève d'éclaircir ce ciel; achève de rendre à la mer sa tranquillité. Permets à ces matelots de remettre à flot leur navire échoué; seconde leur travail; donne-leur des forces, et laisse-moi mon tableau. Laisse- le-moi, comme la verge dont tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'est plus moi qu'on visite, qu'on vient entendre: c'est Vernet qu'on vient admirer chez moi. Le peintre a humilié le philosophe.
O mon ami, le beau Vernet que je possède! Le sujet est la fin d'une tempête sans catastrophe fâcheuse. Les flots sont encore agités; le ciel couvert de nuages; les matelots s'occupent sur leur navire échoué; les habitants accourent des montagnes voisines.
Que cet artiste a d'esprit! Il ne lui a fallu qu'un petit nombre de figures principales pour rendre toutes les circonstances de l'instant qu'il a choisi. Comme toute cette scène est vraie! Comme tout est peint avec légèreté, facilité et vigueur! Je veux garder ce témoignage de son amitié. Je veux que mon gendre le transmette ses enfants, ses enfants aux leurs, et ceux-ci aux enfants qui naîtront d'eux.
Si vous voyiez le bel ensemble de ce morceau; comme tout y est harmonieux; comme les effets s'y enchaînent; comme tout se fait valoir sans effort et sans apprêt; comme ces montagnes de la droite sont vaporeuses; comme ces rochers et les édifices surimposés sont beaux; comme cet arbre est pittoresque; comme cette terrasse est éclairée; comme la lumière s'y dégrade; comme ces figures sont disposées, vraies, agissantes, naturelles, vivantes; comme elles intéressent; la force dont elles sont peintes; la pureté dont elles sont dessinées; comme elles se détachent du fond; l'énorme étendue de cet espace; la vérité de ces eaux; ces nuées, ce ciel, cet horizon! Ici le fond est privé de lumière et le devant clair, au contraire du technique commun. Venez voir mon Vernet; mais ne me l'ôtez pas.