La semaine dernière, je rencontrai, rue Lacépède, un groupe égrené de gens bien couverts, qui se dirigeaient péniblement du côté du Jardin des Plantes dans un singulier accoutrement. L’un portait sur son épaule un fourneau à réverbère ; son torse était enguirlandé d’un chapelet de cornues. Un autre était chargé de creusets réfractaires et tenait à la main un panier de charbon.

Un troisième ployait sous une charge de matras et de ballons de toutes dimensions. Deux d’entre eux avaient cotisé leurs forces pour traîner une charrette à bras garnie d’une foule d’instruments de laboratoire.

Le quatrième page de Malbrough n’était pas de la partie, car chacun portait son fardeau.

Je crus assister au défilé d’un congrès de chimistes ambulants, je les suivis, espérant les voir installer leurs fourneaux au premier coin de rue, comme les étameurs non patentés ; et je m’apprêtais à entendre le cri de guerre de cette nouvelle tribu : Voi-là l’chimis-te ! faites analyser votre lait mélangé, votre vin frelaté, vos médicaments sophistiqués, vos denrées alimentaires adultérées. Voi-là l’chimis-te !

J’applaudissais déjà de grand cœur à cette institution naissante, à cette vulgarisation de la science, qui me semblait destinée à guérir la plaie honteuse des fraudes commerciales qui nous ronge. Cependant je suivais toujours et j’eus bientôt la mortification de reconnaître mon défaut de perspicacité. Je vis mes chimistes disparaître, l’un après l’autre, par la porte béante du Muséum.

Je résolus d’en avoir le cœur net, et je me permis d’arrêter le dernier au passage. Il était coiffé d’une capsule, portait sous ses bras un soufflet de laboratoire, des flacons tubulés, et dans une hotte très-propre, étaient entassés sur son dos des sacs de produits chimiques. Comme il était fort embarrassé, je tirai de ma poche mon mouchoir pour essuyer la sueur qui baignait son visage.

Cette attention délicate parut le toucher et le disposa favorablement à répondre à mes questions.

— Pardon, monsieur, serait-il indiscret de vous demander quel est le but de votre pénible voyage ?

— Je vais au cours gratuit de manipulations chimiques de MM. Chevreul et Fremy.