L’OMBRE. — Allez tremper votre soupe. J’entends la cloche des trépassés ; il faut que je rentre.

(Bruit lugubre de cloches dans le lointain. L’ombre s’évanouit et l’homme lourd s’enfuit d’un pas léger.)


On a déposé au coin du boulevard de Sébastopol (rive gauche), sous prétexte de monument public, une espèce de bâtisse hydraulique portant à un haut degré le cachet de ce mauvais goût bourgeois qui remplace chez nous l’art architectural, tombé en complète décadence. Cette fontaine a dû être inventée et dessinée par l’illustre Joseph Prudhomme, — élève de Brard et Saint-Omere — et exécutée par un marbrier. Elle peut prendre place à côté du fort de la halle, de l’hôtel du timbre, du nouveau Louvre, de la mairie du 1er arrondissement, qu’on a placé comme pendant de Saint-Germain-l’Auxerrois, comme si le bloc informe pouvait servir de pendant aux guipures de l’ogive. Je n’ai point à m’occuper de toutes ces constructions que Joseph Prudhomme, dans sa mâle candeur, appelle des monuments, et je ne m’indigne guère lorsque le chien mingens ad parietem s’abrite un instant sous leur ombre ; mais la fontaine Saint-Michel appartient au pays latin, appartient presque aux choses médicales, et il est de mon devoir de rectifier les idées que les étudiants de première année pourraient puiser, en la voyant sur la manière dont on peut utiliser les pierres de taille.

Le sujet principal de l’œuvre représente l’archange saint Michel terrassant Satan. Cette touchante légende — ou plutôt cette aspiration, car jusqu’à présent le principe du bien n’a pas encore définitivement terrassé le principe du mal — appartient à presque toutes les anciennes théogonies, et, qu’on emprunte le sujet à la religion chrétienne ou aux cultes païens, que le bon principe se nomme saint Michel ou Osiris, Emoun, Tamagisanoch, Ormuzd, Opoiam ; que le mauvais esprit se nomme Satan ou Typhon, Moloch, Sariafing, Ahriman ou Maboïa, l’artiste se trouvera aux prises avec des personnalités puissantes qui ne peuvent être animées que par le souffle du génie, et Joseph Prudhomme ne tient pas cet article-là.

Le principe du bien doit terrasser son ennemi, non pas par la force brutale de son glaive, mais par la splendide majesté de son regard. Son front doit rayonner ; c’est la vertu, la force morale qui lui fournit ses armes.

Au lieu de cela, M. Duret — ici Joseph Prudhomme se nomme M. Duret — a fait comme bon principe, un bonhomme ailé. A la place du génie du mal, une espèce d’Hercule à plat ventre qui fait la grimace.

Le bonhomme ailé, une serviette sur l’épaule, lève les bras en l’air en tenant son sabre d’une manière si malheureuse qu’il se pratiquera, s’il n’y prend garde, une amputation du bras, qu’on pourrait bien trouver un beau matin dans la fontaine ; du bout de son aile il chatouille la plante du pied droit de Satan, qui a l’air de dire : je m’en fiche pas mal, je ne suis pas chatouilleux. Cependant, au fond, on voit bien à sa grimace qu’il éprouve une sensation désagréable. — Je préfère la pause de M. Fauvel dans la peinture murale de la salle de garde à la Charité. En voilà un gaillard qui terrasse bien, le cheveu au vent, l’œil arrondi, le bras armé d’un terrible fouet vengeur ; il est superbe d’audace et de fougue ; seulement je n’aime pas le costume romain dont il se drape ; il me semble que si on l’avait fourré sous — la peau du lion, — il eût été beaucoup mieux dans son rôle. Mais revenons à la fontaine.

Messire Satan pose dans la situation de feu Boswel, le clown du Cirque, faisant la perche ; seulement, au lieu d’avoir le ventre soutenu par une perche, il est appuyé sur un de ces petits rochers que les bergers suisses taillent avec leur couteau dans un morceau de bois blanc. En bas, deux grosses bêtes, d’une espèce inconnue, vomissent de l’eau qui pourrait bien être une solution de tartre stibié, si l’on s’en rapporte aux efforts qu’ils font pour la rendre. Tout cela est accompagné de statues, de colonnes, d’écussons, d’incrustations de trente-six couleurs qui font ressembler cette bâtisse plutôt à une carte d’échantillons géologiques qu’à une œuvre d’art.

MM. les porteurs d’eau enthousiastes proclament peut-être M. Duret un grand homme ; moi je le voue à la postérité.