C’est ce que ne comprennent pas les gens du monde étrangers à ces matières. Il leur paraît tout simple que deux peintres, deux musiciens, deux littérateurs diffèrent d’opinion sur une question d’art. Mais si deux médecins ne sont pas rigoureusement du même avis sur l’appréciation d’un état morbide, on crie à la contradiction, même à l’ignorance, en répétant cette vieille plaisanterie : Hippocrate dit oui, et Galien dit non.

Il est vrai que tous les praticiens n’ont pas la même valeur scientifique, et que parfois il se commet des erreurs. Mais il ne faut pas rendre l’art responsable de l’insuffisance de l’artiste, et vous pouvez être certain que lorsque deux médecins instruits manifestent des opinions différentes sur un même sujet, il s’agit en général de nuances fort peu importantes, que votre défaut de compétence vous fait paraître considérables.

Ainsi, dans la discussion qui vient d’avoir lieu, la nature et le mode d’évolution de l’anthrax n’étaient nullement mis en question ; il s’agissait en général de déterminer le nombre, les formes et l’étendue des incisions qu’on doit pratiquer pour activer la guérison.

Il résulte des faits observés que l’incision n’est pas rigoureusement nécessaire pour guérir les petits anthrax. Quelques sangsues et les émollients suffisent pour les faire avorter. Ceux d’un volume plus notable peuvent être attaqués par un petit débridement ou par la méthode sous-cutanée. Enfin lorsque le mal a atteint de vastes proportions, les incisions doivent être larges et profondes pour favoriser le dégorgement des tissus et l’élimination des parties mortifiées.

Le point de départ de la discussion était le rapport du professeur Gosselin sur un mémoire de M. Adolphe Guérin qui proposait l’incision sous-cutanée comme unique traitement.

L’auteur du mémoire signalait ainsi une nouvelle application d’une grande méthode chirurgicale, dont le promoteur est un de ses homonymes, le docteur Jules Guérin.

M. J. Guérin est un remueur d’idées ; on peut ne pas accepter toutes celles qu’il a émises, et pour mon compte, je fais sur ce sujet mes réserves, mais il est impossible de lui refuser une grande place dans le mouvement médico-chirurgical de notre époque. La méthode sous-cutanée est une belle conquête de la science médicale. C’est à lui qu’on en doit l’étude scientifique et la vulgarisation.

La méthode repose sur ce principe : une plaie, soustraite au contact de l’air, subit une organisation rapide, sinon immédiate, sans passer par les phases de la suppuration, sans faire subir au malade les risques d’infection purulente, d’érysipèle, etc., qui peuvent survenir dans les plaies en contact avec l’atmosphère.

L’application de la méthode consiste à soulever la peau sous forme de pli ; on introduit, par une ponction pratiquée à la base de ce pli, un bistouri extrêmement étroit qui chemine sous la peau dans les tissus, et va chercher, à une certaine distance de son point d’introduction, l’élément anatomique qu’il doit diviser.

L’ouverture d’entrée n’est pas située directement au-dessus de la division ; il n’existe donc pas de parallélisme entre ces deux points ; la plaie sous-cutanée échappe ainsi au contact de l’air.