—Tu mens, Gorgolio!

—Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore, messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas, nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.

—C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille chose ne nous est arrivée.

Tout le monde se tut.

Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel:

—La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!»

III

—Les Français! les Français! Regardez! disait Gorgolio en désignant deux soldats qui entraient à ce moment dans la taverne.

L'un, gascon, jeune garçon élancé, à la moustache rousse, au joli visage effronté, était sergent dans la cavalerie et s'appelait Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros homme déjà âgé à cou de taureau, apoplectique, avait des yeux à fleur de tête et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux étaient légèrement gris.