Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant une épaisse fumée blanche qui remplissait l'atelier de Léonard. Illuminé par le reflet bleu de la flamme, le maître se tenait au milieu des nuages de fumée, tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux Mathurine, blême de terreur, faisant de grands gestes et Marco accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une plaisanterie. Alors, nous vîmes que la fumée et la flamme provenaient d'une poudre blanche, mélange de colophane et d'encens, posée sur une pelle en cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les incendies. Je ne sais lequel des deux était le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon inséparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de Léonard lui-même. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux de Marco! Dieu est témoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré sa joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire ses observations sur les rides formées par la peur que reflétait le visage de Mathurine.
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Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que les hommes les traitaient aussi illégalement que des bêtes. Cependant il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique et de la géométrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que, cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, par observation scientifique, pour étudier le mystère d'amour, avec le peu de passion et la précision mathématique, qu'il apporte à l'examen des autres sciences naturelles.
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Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare de Léonard. Nous avons l'air de l'écouter, de le surveiller comme des espions. Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il peut jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi empoisonne-t-il ainsi mon âme? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit cabaret, près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des traîtres, entourés de bateliers qui jurent en jouant aux cartes.
Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à Florence, Léonard eût été accusé de débauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais que Cesare était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et exactement.
En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans et son maître, le célèbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport anonyme qui les accusait de débauche contre nature fut déposé dans une des caisses rondes, tamburi que l'on pendait aux colonnes des principales églises florentines, particulièrement à Santa Maria del Fiore. Le 9 avril de la même année, les inspecteurs nocturnes et monastiques—ufficiali di notte e monasteri—examinèrent l'affaire et acquittèrent les accusés, mais à la condition que le rapport se renouvellerait assoluti cum conditione ut retamburentur, et, après la seconde accusation, le 9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés innocents. Personne n'en sut davantage. Bientôt après, Léonard abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer à Milan.
—Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, ajouta Cesare, une étincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore, ami Giovanni, quelles contradictions règnent dans son cœur. Vois-tu, c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait la patte. D'un côté il semble vierge, et de l'autre, on dirait que...
Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout le sang affluer à mon cœur et je m'écriais: