Dolfo assurait que l'œuvre était tentatrice, puisqu'elle représentait Bacchus percé par les flèches de l'Amour. Mais Federicci, rivalisant avec Dolfo dans l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» s'approcha, regarda et déclara que ce n'était point Bacchus.
En entendant les cris joyeux de leurs camarades, ils revinrent dans la grande salle.
Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux tiroirs pleins de telles «frivolités» qu'aucun des enfants expérimentés n'en avait encore vu. C'étaient des masques et des costumes pour les cortèges carnavalesques qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le Magnifique. Les enfants se massèrent devant la porte. A la lueur d'une chandelle, apparaissaient devant eux les figures monstrueuses, des femmes en carton, les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le carquois et les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, le trident de Neptune et enfin, recouverts de toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un piteux aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre crevé qui laissait passer le crin.
Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû appartenir à une Vénus quelconque, une souris sauta. Les filles poussèrent des cris. Les plus petites grimpèrent sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut que les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût plana. Les ombres des chauves-souris, effrayées par la lumière et le bruit, qui se buttaient contre le plafond, semblaient des esprits impurs.
Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y avait encore une chambre fermée; un petit vieux, méchant et chauve en défendait l'entrée.
Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la porte, Giovanni reconnut son ami, messer Giorgio Merula, le bibliomane.
Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça devant la porte, la défendant de sa poitrine. Les enfants se précipitèrent sur lui, le renversèrent, le meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, trouvèrent la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit cabinet de travail bibliothèque.
—Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous trouverez ce que vous cherchez. Ne grimpez pas sur les rayons, il n'y a rien là-bas...
Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui tombait sous leurs mains—particulièrement les livres à riches reliures—était jeté dans le même tas, puis, la croisée ouverte, précipité dans la rue où se tenait une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, Ovide, Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les éditions uniques, volaient sous les yeux de Merula.
Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire un tout petit livre de Marcellin, l'histoire de l'Empereur Julien l'Apostat.