Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moitié soldat, moitié brigand, il rêvait de devenir le souverain maître de l'Italie unifiée.

—Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef d'armée, la ville de Venise, mon trésor, le roi de France, mon courrier.

Il signait Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux Mediolani, en tirant son origine du grand héros, compagnon d'Enée, Anténor le Troyen. Le Colosse, monument élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard avec l'inscription: Ecce deus! certifiait également, à ses yeux, son origine divine.

Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur et une inquiétude secrètes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait pas, le considérant comme l'usurpateur du trône. Une fois, en apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galéas qui tenait son fils par la main, la foule avait crié:

—Vive le duc légitime, Francesco!

L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté étaient remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, «le peuple le désirait pour roi, comme on désire un Dieu». Béatrice et Ludovic voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et dans la personne de cet enfant, l'ombre du défunt sortait de sa tombe.

A Milan, on parlait de mystérieux présages. On racontait que la nuit, au-dessus des tours du château, se montraient des feux pareils à des lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient d'horribles râles. On se souvenait que lors de la mise en bière, l'œil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce qui annonçait la mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des paupières frémissantes. La vache d'une vieille paysanne avait mis bas un veau à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans une salle abandonnée, effrayée par une vision et ensuite n'en voulut parler à personne, pas même à son mari.

Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui plaisait tant au duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses couches.

III

Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de Rome; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les dames de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard.