—Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce dernier l'aime d'amour céleste.

—Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.

—Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les lèvres—armes de la parole—servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le Cantique des cantiques, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit: «Baise-moi lèvres à lèvres.»

—Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il surprenait sa femme dans les bras de son amant, dût tolérer...

—Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...

—Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage...

—Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non de mariage! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant ses belles épaules nues.

—Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua le chevalier.

—Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue méprisante ses jolies lèvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines,—piteuses créations des peuples,—qui transforment les saints noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages que «mari» et «femme!»

Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune attention, continua son discours sur les mystères de l'amour spirituel.