XI
La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps de sa femme, n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et de manger.
Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.
Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle d'Este, sœur de la défunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui annonçait la mort de Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait plus agréable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur.»
Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses proches, et consentait à prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas s'asseoir à table et mangea sur une planche que tenait devant lui Ricciardetto.
Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des funérailles à son secrétaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du cortège, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit à petit il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis il combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa de l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se donnait beaucoup de peine, entrait dans tous les détails, décidait exactement le poids des énormes cierges de cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité de monnaie de billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en souvenir de l'âme de la défunte. Choisissant le drap pour les vêtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de le regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. Pour lui-même, il commanda un costume solennel de «grand deuil» en drap grossier, tailladé de façon à imiter un vêtement déchiré dans un accès de désespoir.
L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans la soirée. En tête du cortège marchaient les porteurs, les massiers, les hérauts qui sonnaient dans de longues trompettes ornées d'oriflammes de soie noire; les tambours battaient aux champs; la visière du heaume baissée, des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, les coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours noir brodé de croix blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan tenaient des cierges de six livres allumés; l'archevêque de Milan était entouré de son clergé et des chœurs. Derrière le char énorme, tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également en argent soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frère le cardinal Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans, les docteurs de l'Université de Pavie, les commerçants notables et enfin l'incalculable foule populaire.
Le cortège était si long que, au moment où le commencement entrait dans l'église Maria delle Grazie, la fin se trouvait encore au château. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du mort-né Leone d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même en italien et Merula l'avait traduite en latin.
«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant plus malheureux qu'en mourant j'ai privé ma mère de la vie, mon père de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée, c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables aux dieux, Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de Milan. 1497, troisième de janvier.»
Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée en lettres d'or sur la plaque de marbre noir au-dessus du petit mausolée de Leone élevé dans le monastère de Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, après avoir achevé son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée sur le côté et fermant un œil, fit claquer sa langue: