—Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.

—Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, tout cela alors serait?...

—Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques—on les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences prétendues sophistiques...

Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son adversaire, il se tut.

—Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de l'Écriture Sainte...

—Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car ils sont la substance de la plus haute vérité...

On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement les épaules.

—Assez! assez!...—Permettez-moi de répondre, messer,...—Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...—Je demande la parole...—Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un œuf pourri... Comment permet-on?...—Les vérités de notre très sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...

Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.

Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif plaisir.