Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, oublié et de nouveau retrouvé.
Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.»
Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.
—Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles?
—Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me semble que de nouveau tu...
—Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est passé...
—Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...
—Ne craignez rien! Maintenant je vois—et il désigna le dessin—je vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce dessin.
XIV
Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure du Christ de la Sainte Cène et il désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours retardait.