—Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même?
—Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a représenté dans la Cène, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort—comme nous!
—Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la Cène, ne pouvait prier ainsi...
Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement changé.
Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de plus en plus assombrie.
—Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans, nous marchions ensemble ici même et discutions la Sainte-Cène. Tu te moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de lui...
Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se retourna.
—Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!
Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé.
—Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la Sainte-Cène, personne, peut-être même pas lui, ne le comprend comme moi, son plus mortel ennemi!