La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but de son existence.

Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les hommes ne fussent pas ailés.

«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le principal et—les ailes existeront.»

X

A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de son front et les sourcils sévèrement froncés—son visage parut si étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent, ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.

—A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné de remettre... immédiatement...»

Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le secrétaire du duc.

—Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le froid. Je viens tout de suite...

Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie.

Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître sa propre faiblesse—la malédiction de l'impuissance pesant sur toute sa vie—l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et terrible solitude.