Curieusement, Léonard regarda cet homme qui parlait des victoires de Lucullus, comme s'il les avait de ses propres yeux vues.
L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap rouge, de forme majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les importants hommes d'État de la République florentine, notamment les secrétaires d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. A en juger par le col de la chemise, le linge était d'une propreté douteuse. Ses mains grandes et noueuses avec sur le médius le durillon habituel aux gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. Il y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ, maigre, étroit d'épaules, aux traits extrêmement mobiles et étranges. Parfois durant une conversation, levant son nez long et plat, redressant sa petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre inférieure, regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, il ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets le cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fiévreuse de ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être méchants; mais par instants à travers l'expression de froide amertume, de cruelle ironie, brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d'enfantin et de piteux.
Messer Nicolo continuait à développer son idée sur la force de l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange de vrai et de faux, d'infinie hardiesse et de servile imitation de l'antique, contenus dans les paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des armes à feu il observa combien difficile était la mise au point des canons de grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de l'ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva la finesse de la remarque, connaissant par expérience les défauts de ces bombardes. Mais bien vite, messer Nicolo déclara l'inutilité des forteresses pour défendre un État, se basant sur l'opinion des Lacédémoniens.
Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le maître de l'auberge étant venu à cet instant pour le conduire à sa chambre.
II
Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air surchauffé.
—Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal; lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle diminue, la broche tourne plus lentement.
L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour que sa machine volante.
Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit.
Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de beaucoup de ses compagnes—monna Lena s'était transformée en Madeleine repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent—ce qui lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre Tarif des courtisanes ou Réflexions pour un étranger de haut rang.