Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs.

—Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous considère comme un connaisseur profond de la science militaire et voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...

Il s'interrompit avec un bon sourire.

—Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance: vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la peinture.

—Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir.

—Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État.

L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait devoir être intéressant, demanda:

—Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la nature. Vous ai-je bien compris?

—Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.

—Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des humanités. Platon dans sa République, Aristote dans sa Politique, saint Augustin dans La Cité de Dieu, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté, n'ont pas vu le principal,—les lois naturelles, dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme Savonarole!