Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait remarqué qu'en simulant l'indifférence, Nicolas jetait de furtifs regards vers son interlocuteur, comme s'il désirait éprouver la force de l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n'était pas sûr de soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était dépourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans l'excès contraire, dans l'exagération, dans l'expression de vérités stupéfiantes, quoique pas toujours justes.

Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un prestidigitateur joue avec des épées nues qu'il manie insoucieusement. Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes, attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses ennemis pareils à messer Lucio—gens de la bourgeoisie bien pensante. Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas.

Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la rotella de ser Pierro da Vinci, formé de différents reptiles. Messer Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à la très grande crainte des foules?

Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous ce désintéressement d'artiste, une véritable et profonde souffrance, comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait plaisir à se blesser jusqu'au sang.

—N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies?

Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce cœur sombre, si proche et si étranger au sien.

Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer Lucio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par Nicolas.

—Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire des rois, s'il faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs vertus. Mais que vient faire là le duc de la Romagne? Quod licet Jovi, non licet bovi. Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César l'est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le monde sera de mon avis...

—Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio. La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu'à ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir ont été si solidement établies en un temps très court, qu'il est dès maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... en Europe... et dans l'avenir...

Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues creuses; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné. Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de Savonarole.