Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.
Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs inexpérimentés.
Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque:
Ferito in mezzo di core di Laura
découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses auditeurs jusqu'à la congestion.
De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.
La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure.
—Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que nos splendides seigneuries.
Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas, que Léonard ne put se contenir et l'interrompit:
—Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que les autres...